Thierry Fiorilli

C’est beau comme les hydres qu’on défie

Thierry Fiorilli Journaliste

Il dit souvent qu’il «regarde leur taille, mais aussi leur couleur. Plus elle est sombre, plus leur masse est importante, donc plus elles sont puissantes, donc plus elles ont du potentiel.» Sebastian Steudtner évoque ainsi les vagues. Celles des océans.

Comme celle qu’il a chevauchée le 29 octobre 2020, à Nazaré, au Portugal, établissant le nouveau record du monde de surf extrême: 86 pieds, soit 26,21 mètres. Soit la hauteur de la vague sur laquelle il a filé. Le surfeur allemand de 37 ans raconte également qu’il lui arrive de regarder en bas, en pleine cavalcade sur l’onde. Alors, «je décide vite quelle sera ma trajectoire, et je fonce. Dès que je prends le contrôle de la situation, la frayeur disparaît d’un coup.»

La vidéo de son exploit est comme toutes celles de surfs monumentaux. Elle montre l’ampleur du défi que se lancent ces funambules des mers. Si menus, avec juste une épée de bois, face à des rouleaux d’écume géants, se faufilant entre leurs serres, leur remontant le cou, glissant sur leur crête. Plus les flots sont déchaînés, plus belle et folle est la prouesse. Certains la comparent à la colère qu’on dompte. Ou au monstre qu’on terrasse.

L’ultime raid, qui consiste à fendre plein pot jusqu’au rivage, fait bien songer au monstre, mais auquel on échappe. Une hydre colossale, qui galope, ventre à mer, rabattant sa carcasse dans un fracas d’enfer, tentant avec ses griffes et ses crocs de rattraper l’impudent qui a osé la braver. En vain: cet adversaire, minuscule, lui échappe. Dans ce qui n’a rien de la fuite, mais tout de la course. Vers la délivrance.

Ces images renvoient à celles de la révolte des femmes en Iran. Cette toute jeune qui marche, tête nue, au milieu des voitures, bras levés. Cette toute ancienne, qui tombe le voile, pour la première fois depuis 33 ans. Cette autre, la quarantaine, cheveux blonds, qui rabroue un homme enturbanné, sur un quai de métro, sous les applaudissements. Tous ceux qui, ralliés à leur cause, affrontent le régime avec un courage inouï. Dans la rue. A la cantine. Aux funérailles. Dans la cour de récré. Devant la police. En chantant, en taguant, en brandissant leur chevelure coupée ou déliée, en dénonçant ceux qui ont fait de leur pays une prison.

Ces femmes-là, ces gens-là, on voit la taille, la couleur, la masse et la puissance de la vague qu’ils défient. Et qui s’échine à les pourchasser, pour les mater et les avaler. Mais à la bravoure, elles et ils allient la lucidité. Elles et ils savent les risques, elles et ils ont choisi quelle sera leur trajectoire, elles et ils foncent et surmontent leur frayeur. Puisque l’objectif est d’en finir avec ceux qui contrôlent bien davantage que la situation: toute leur existence, en fait – la niant, l’annihilant, la noyant sous des trombes d’écume.

Ces femmes-là forment elles-mêmes une contre-vague. Claire et vive. Pour engloutir celle, sombre et létale, à laquelle elles ont décidé de faire la nique. Dans un mouvement qui n’a rien de la fuite, mais tout de la conquête. De la liberté. Et c’est d’une hauteur vertigineuse.

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