Chronique

Thierry Fiorilli

C’est beau comme les filles du soleil sorties de l’ombre (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

C’est peut-être plus facile aujourd’hui d’aller sur La Lune que de s’enraciner dans une terre inconnue.

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La valise, Margherita la portait quand elle est arrivée de Palma di Montechiaro. La pantoufle, c’est celle que Giuseppa, la maman de Vincenza, lançait si les enfants mettaient le chambard, d’abord à Monteparto, puis à Roux. Le passe-vite, l’arrière-grand-mère de Margaux y faisait la passata, avec les tomates du petit jardin de Mons. Le verre sur pied, c’est parce que Concetta, qui venait de Serradifalco, en a manipulé des dizaines de milliers, aux verreries de Braine-le-Comte puis chez Durobor, à Soignies. La bobine de fil rouge? Pour Caterina, née à Taranto, elle représente ce qui a été «mon métier et ma passion», la couture, et le «lien fragile avec la famille restée» au pays. Il y a aussi le plat de haricots verts: pour Rosalia, qui a quitté San Cataldo, «c’est la promesse d’un dîner en famille».

En tout, quinze objets. Choisis par quinze femmes, quinze commare (camarades) de 26 à 84 ans. Installées en Belgique et avec des racines en Sicile, en Lombardie ou en Sardaigne, dans les Pouilles, le Molise ou les Abruzzes. Comme le 75e anniversaire de l’accord belgo-italien «des bras contre du charbon», le 23 juin 2021, ne célébrait la mémoire et le courage que des hommes, Maco Meo, de Présence et action culturelles (PAC) Mons-Borinage, leur a dédié un livre, et bientôt une pièce de théâtre, pour «replacer dans le tableau général des portraits de femmes trop longtemps effacés ou laissés hors du cadre».

Les Filles de la destinée. Paroles de «Commare» de Mons et Borinage, éd. PAC Mons-Borinage, 2021, 148 p.
Les Filles de la destinée. Paroles de «Commare» de Mons et Borinage, éd. PAC Mons-Borinage, 2021, 148 p. © National

Alors, fétiche à la main, elles racontent. L’enfance, le départ, le voyage. Le ciel d’été belge qui ressemble au sol d’hiver d’Italie. La solidarité dans les baraquements, celle des paesani du village d’origine notamment. Le père ou le mari qui descendait toujours plus bas dans la mine parce que ça rapportait plus. Les retours là-bas pour les vacances, avec les trains de «la Wasteels», parenthèses enchantées mais parfois aussi amères, parce que quelque chose s’était cassé. Les repas ici, toujours italiens, même avec deux francs six sous. Les parents qui ne pouvaient pas aider pour les devoirs. Les gens accueillants et les «pas de travail pour les Italiens» ou «voleurs de tartines». Les charges domestiques, en plus de l’usine. L’italianité qu’on cache ou exacerbe. La maison, minuscule, branlante mais si propre qu’on aurait pu manger par terre. L’émancipation difficile. Les enfants qui font des études.

Quinze objets, quinze femmes, quinze chemins. Tous bouleversants. Comme quand Caterina, 75 ans, rappelle que «la vraie tragédie des migrants, c’est d’apprendre que vos parents sont morts loin de vous». Mais, tous, avec des soleils à travers les pluies. Comme lorsque Giovanna, 68 ans, remercie celles «qui empruntent le chemin de l’exil. Il faut un sacré courage pour projeter son avenir dans un pays qui n’est pas le sien. La même volonté anime ces femmes, comme nos mères avant elles. C’est peut-être plus facile aujourd’hui d’aller sur la Lune que de s’enraciner dans une terre inconnue.»

Et de sortir de l’ombre.

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