Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme la dame au sac à main qui s’attaque à l’extrême droite (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste
Thierry Fiorilli Journaliste

Le cliché, en noir et blanc, entre dans l’histoire, suédoise et internationale.

Växjö, sud de la Suède. Ce 13 avril 1985, des sympathisants du Parti du Reich nordique, fondé en 1956, défilent dans les rues de la ville. Crâne souvent rasé, certains avec foulard jusqu’au nez ou passe-montagne enfilé, presque tous en blouson bomber et combat shoes. La presse est là. La police encadre. Des militants d’extrême gauche, qui tenaient meeting juste avant, suivent le cortège d’extrême droite. Sous les yeux des passants et des riverains. Dont Danuta Danielsson. Elle a 38 ans et est née Danuta Se?, en Pologne, à Gorzów Wielkopolski. En 1981, elle a rencontré à un festival de jazz polonais Bjorn Danielsson, qu’elle épouse assez rapidement à Gorzów. Le couple s’installe en Suède, à Växjö, fin 1982. Danuta est juive. Sa mère est une survivante des camps de la mort (Auschwitz ou Majdanek, on ne sait pas très bien). Alors, ce 13 avril 1985, quand elle voit défiler les nazillons, elle entre dans une rage folle et va frapper, par-derrière, avec son sac, l’un des gars qui brandit un drapeau. Le photographe Hans Runesson immortalise son geste. Avant que la foule prenne en chasse les néonazis, contraints de se terrer dans les toilettes de la gare, pour éviter le lynchage, jusqu’à ce que les forces de l’ordre les évacuent.

Le 14, le cliché, en noir et blanc, fait la Une du grand quotidien Dagens Nyheter. Le 15, il paraît dans le Times et le Daily Express, en Grande-Bretagne. Il entre alors dans l’histoire. Suédoise: image de l’année 1985 (au prix Arets bild, organisé par l’ Association des photographes de presse de Suède) et image du siècle, notamment pour la Société photographique historique de Suède. Et internationale: même montrant une attaque par-derrière et un visage déformé par la haine, la photo devient emblème de l’opposition aux dictatures, au fascisme et au nazisme. Depuis, on en a fait des posters. Et des stickers, des tee-shirts, des coques pour smartphone, des masques anti-Covid…

Danuta n’en tirera aucune gloire. Au contraire: elle craint les représailles, refuse de répondre aux médias et s’enfonce dans le désordre mental. Elle se jette d’un château d’eau, en 1988, à Växjö. Ce n’est qu’en 2014, plus de vingt-cinq ans après son suicide, que les quelques détails sur sa vie filtrent. En plein débat national sur la pertinence d’ériger une statue représentant son geste du 13 avril 1985. Comme il est finalement estimé qu’il vaut mieux que non, parce que ce serait une apologie de la violence et parce que sa famille ne veut pas la réduire à cette scène, des citoyens suédois accrochent, outrés, des sacs à main à toutes les statues qu’ils ou elles croisent. Deux monuments sont tout de même ensuite élevés, l’un à Alingsås, l’autre à Vålberg.

Le type tapé s’appelle Seppo Seluska. Il est condamné à la prison, quelque temps après la manif de Växjö, pour le meurtre d’un homme qui était pour lui la cible idéale: juif et homosexuel. Son parti est dissous en 2009.

Danuta Danielsson, elle, reste « the woman with the handbag ». La dame au sac à main. Qui s’attaque à l’extrême droite.

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