Carte blanche

Carte blanche

Rassembler et reconstruire: une histoire d’entrepreneurs… et de bénévoles (carte blanche)

Qui sont les citoyens qui s’investissent comme bénévoles, notamment dans l’accueil des réfugiés ukrainiens ? Amélie Wuillaume (université d’Anvers) analyse leurs motivations.

Un matin, ils se lèvent et décident d’aider ces citoyens dont le pays est en guerre. Dans l’urgence, ils identifient les besoins et improvisent un projet. Ce matin-là, ils plantent la première semence de ce qui sera, bientôt, un verger.

Ils récoltent des vêtements, de la nourriture, des produits d’hygiène, des médicaments, du matériel de premiers secours, des fonds etc. Tout ce qui permettra à leur projet de se concrétiser. Et puis, très vite, l’impact de l’initiative entreprise par ces entrepreneurs de la crise[1] dépassera largement les attentes initiales.

Comment ? Grâce aux volontaires qu’ils rassembleront autour d’eux… Un engagement qui aura des retombées bénéfiques à de multiples égards. Analysons cela.

« Sans les gens, ce projet n’est rien » nous confie Fred dont le projet initial vise à acheminer des fournitures médicales d’urgence aux hôpitaux ukrainiens. On parle le plus de ces entrepreneurs de la crise, faisons aujourd’hui la lumière sur ces volontaires qui, dans l’ombre, sont pourtant déterminants pour ces projets.

Premièrement, et très logiquement, le rassemblement de volontaires (bénévoles et pourvoyeurs de fonds) permet au projet de concrétiser sa mission.  Ce sont en effet ces personnes qui détiennent les ressources essentielles nécessaires à la mise en place du projet, car « pour agir, il faut des moyens, il faut des gens et du soutien », résume Pierrot. Viktor le reconnaitra également : « Ce que je faisais en Ukraine était vraiment rendu possible grâce aux fonds collectés… Si les gens donnent de l’argent… alors c’est incroyable, on peut vraiment faire accomplir beaucoup de travail ». Concrétiser la mission, donc…. Mais ce n’est pas tout.

« Si nous étions la machine, vous étiez notre moteur. L’un ne va pas sans l’autre. Si nous avons pu nous sentir un peu seuls au début, vous avez rapidement fait de nous une armée. »

« Si nous étions la machine, vous étiez notre moteur. L’un ne va pas sans l’autre. Si nous avons pu nous sentir un peu seuls au début, vous avez rapidement fait de nous une armée. » Voilà ce qu’adresse Pierrot à ses volontaires. En effet, ces entrepreneurs de la crise qui parviennent à fédérer seront surpris de l’ampleur de l’engagement des bénévoles. Cet engagement croissant permettra au projet d’élargir son périmètre d’action.

C’est le constat de Victoria, devant cet engagement effréné : « Je ne m’attendais pas à ce que quelque chose comme ça se produise. Vraiment. Quand mon mari et moi avons parlé de ça juste avant de commencer… nous avons parlé d’un chargement d’une seule voiture, nous n’avons même pas pensé à un chargement de fourgonnette… Puis, nous avons réalisé que ce serait un chargement de fourgonnette…. qui s’est transformé en six chargements de fourgonnettes. Parce que les gens étaient si ouverts, vous ne pouvez pas imaginer ce que certaines personnes ont apporté … ».

La fatigue de la compassion

Les projets initiaux se verront aussi répliqués. Ces entrepreneurs, inspirants, disperseront ces semences entrepreneuriales. Ils inspireront une série d’initiatives calquées sur la leur. Fred confiera cette expérience : « … Depuis ce jour, je peux vous dire, j’ai tellement de messages comme ‘Karol, tu nous as inspirés. Nous voulions simplement vous faire savoir que nous faisons la même chose que vous. Nous n’essayons pas de vous copier. Mais puisque vous être trop loin, nous regardons ce que vous faites et nous faisons la même chose’ ». Autre retombée donc : amplifier en nourrissant une flore entrepreneuriale.

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Finalement, l’engagement inépuisable des parties prenantes encouragera les entrepreneurs à persévérer dans leur projet alors que tout les poussera à arrêter.  De nombreux entrepreneurs de la crise sont atteints par ce que l’on appelle « la fatigue de la compassion », c’est-à-dire l’épuisement émotionnel lié à l’incapacité de répondre à un besoin apparemment insatiable qui les amène à souhaiter stopper les initiatives entreprises. C’est souvent à ce moment-là que que de tels projets s’épuisent, désintéressent et se fanent, lentement.

Ici encore les volontaires vont jouer un rôle déterminant. Ils fourniront la force et l’énergie aux entrepreneurs, pourtant épuisés ou découragés, pour continuer l’aventure.  Carole exprimera son endurance de la façon suivante : « Bien sûr, vous voulez continuer tant que vous recevez cette force. Parce que nous avons construit quelque chose avec toute cette communauté. Il ne s’agit pas seulement de moi, ou de nous, en tant que famille. Il s’agit de tous ceux qui ici nous ont aidés à en arriver là. »

C’est aussi en soulignant le rôle des volontaires que Pierrot justifiera sa persévérance : « Si l’on a pu se sentir un peu seuls au début, vous avez rapidement fait qu’on soit une armée.  Comme disait ce bon vieux Corneille : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. Tant, à nous voir marcher avec un tel visage, les plus épouvantés reprenaient leur courage! ».

Face à cette crise qui divise et détruit, c’est donc le rassemblement des hommes qui s’organise et reconstruit.

Amélie Wuillaume, senior researcher en entreprenariat à l’Antwerp Management School- Université d’Anvers

[1] La littérature scientifique parle de « compassion venturing », pour qualifier la mise en place d’une initiative entrepreneuriale en réaction à une situation de crise. Souvent déclenché par la compassion de leur instigateur, ce projet vise à aider dans l’urgence les individus touchés par la crise et ses conséquences. L’entrepreneur « de crise » est l’individu à l’initiative d’un tel projet.

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