Carte blanche

Caroline Lamarche

Le post-scriptum de Caroline Lamarche: la Suisse n’est pas une île (chronique)

Caroline Lamarche Écrivaine belge

Une fois par mois, l’écrivaine belge sort de sa bibliothèque un livre qui éclaire notre époque.

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

La mise à l’honneur de la Suisse – initialement prévue dans le cadre de la Foire du livre de Bruxelles – sera véritablement lancée lors de la Quinzaine du livre et des littératures suisses, qui s’ ouvrira le 30 mai. Le programme dévoile vingt-sept auteurs (romans, nouvelles, poésie, romans graphiques, BD) qui écrivent en français, allemand ou italien. Souvent titulaires de prix importants, ils composent un vivier impressionnant dans un pays qui se présente à l’étranger avec un plurilinguisme effectif et une force de frappe conjointe. En attendant de se procurer les livres qui ne manqueront pas de circuler avec leurs auteurs et autrices entre Anvers, Liège, Neufchâteau, Bruxelles et Gand, penchons-nous sur la maison d’édition Zoé – qui réédite en ce mois de mai un chef-d’œuvre de la littérature belge, La Femme de Gilles, de Madeleine Bourdouxhe – dont le dynamisme fait mentir la croyance que pour le «bien-parler» – ou plutôt le «bien-publier» – «il n’est bon bec que de Paris».

Le propre d’un véritable écrivain n’est-il pas de réinventer le paysage?
Le propre d’un véritable écrivain n’est-il pas de réinventer le paysage? © getty images

Malgré tout, il faut parfois emprunter quelques détours pour découvrir les pépites de l’espace francophone hors Hexagone. C’est une traductrice néerlandophone qui a attiré mon attention sur Roland Buti. On ne dira jamais assez ce que l’on doit aux traducteurs, à leurs lectures fouineuses, à leurs enthousiasmes exotiques. La Suisse n’est pourtant guère exotique à première vue, mais le propre d’un véritable écrivain n’est-il pas de réinventer le paysage? C’est précisément ce que fait Buti, dont l’écriture limpide est émaillée d’éblouissantes trouvailles. Une fois ses livres refermés, nous levons les yeux avec un regard neuf sur les choses et les gens.

Le Milieu de l’horizon (1), finaliste du Médicis en 2013, nous offre une narration aussi rigoureuse qu’une tragédie grecque qui se déroulerait dans une ferme vaudoise. En 1976, l’été de la grande sécheresse, Gus, un garçon de 13 ans, assiste à l’effondrement de son monde, celui de la paysannerie traditionnelle et du couple formé par ses parents. Un livre d’une puissance sensible qui marie les orages intimes et les bouleversements liés à l’émergence de l’agro-industrie. La vulnérabilité des bêtes et de la nature, l’irruption de protagonistes qui font basculer l’antique équilibre, l’omniprésence d’une canicule écrasante et qui semble sans fin, concourent au drame dont on devine qu’il a marqué l’adolescence de l’auteur.

(1) Le Milieu de l’horizon,  par Roland Buti, éd. Zoé,  2013, 192 p.
(1) Le Milieu de l’horizon, par Roland Buti, éd. Zoé, 2013, 192 p. © National

Dans le livre suivant, Grand national (2), autour de Carlo dont la mère vient de s’échapper de sa maison de retraite, se tissent plusieurs intrigues: une séparation conjugale douloureuse, l’accident survenu à Agon, l’associé de Carlo, et la détermination de la vieille dame à finir ses jours dans l’hôtel où elle avait été lingère autrefois. Ici aussi, Buti use de gravité, d’humour et de délicatesse pour déployer les soucis de chacun. Dans nos sociétés où le grand âge est maltraité, cette histoire fonctionne en antidote. La fantaisie de l’aïeule, les secrets romanesques de sa longue existence, son indépendance qui résiste à l’enfermement sécuritaire dont on contraint ses pairs: autant de gestes libres.

(2) Grand national, par Roland Buti, éd. Zoé, 2019, 160 p.
(2) Grand national, par Roland Buti, éd. Zoé, 2019, 160 p. © National

Partner Content