Carte blanche

Carte blanche

Le combat sans fin du droit à l’avortement (carte blanche)

Le climat reste hostile à l’émancipation des femmes, estime Aurélie Leroy, chargée d’études au Cetri. « Au final, force est de constater que seules la vigilance, la détermination et la pression des mouvements féministes sont en mesure d’obtenir, puis de garantir les droits des femmes ».

Les droits des femmes ne sont jamais acquis… La décision de la Cour suprême des États-Unis d’annuler l’arrêt Roe vs Wade, qui reconnaissait depuis 1973 le droit à l’avortement au niveau fédéral, en est une démonstration cinglante.

Ces dernières années, la tendance était plutôt à l’optimisme avec certaines avancées significatives obtenues par les mouvements féministes latino-américains, massivement mobilisés autour de deux enjeux liés : les féminicides (« Ni Una Menos » [Ni une de moins]) et l’avortement (« Que sea ley » [Que cela soit loi]). Des victoires législatives en Argentine, en Colombie, au Mexique notamment avaient conforté l’idée que la légalisation de l’avortement répondait à une revendication à la fois en termes de santé publique, de justice sociale et de droit démocratique.

Une question de santé, de justice et de démocratie

De santé publique d’abord, car l’interdiction ne fera pas disparaître l’avortement, mais déplacera celui-ci hors des radars. Or, plonger l’avortement dans la clandestinité et l’illégalité, et il tuera immanquablement des femmes. Le manque d’accès à des soins sécurisés, en temps opportun, géographiquement accessibles et à un coût abordable accentueront les risques qui pèsent sur les femmes, alors qu’une Interruption volontaire de grossesse (IVG) pratiquée dans des bonnes conditions est une intervention sanitaire courante et sans danger.

De justice sociale, car si cette décision touche toutes les femmes, l’impact n’est toutefois pas le même. Les femmes qui disposent de ressources continueront à avorter, en dépit des interdits et des contraintes, dans des cabinets gynécologiques, hors de tout risque majeur pour leur vie et leur santé. Pour les femmes les plus pauvres, les plus jeunes, appartenant aux communautés les plus marginalisées, qui n’ont d’autres choix que de poursuivre leur grossesse ou de recourir à des avortements non sécurisés, la situation sera autrement plus dangereuse. Les complications physiques et mentales, la probabilité de décès ou d’aller en prison seront démultipliés.

Fin 2021, l’OMS estimait qu’environ 45% de l’ensemble des avortements pratiqués dans le monde étaient non sécurisés, dont 97% avaient lieu dans les pays en développement. L’avortement est assurément un marqueur d’inégalités…

Le thème de l’avortement ne peut être réservé à une discussion d’« experts » autodésignés, guidés par leur positionnement idéologique et religieux, hors de tout débat public

De droit démocratique enfin, car le thème de l’avortement ne peut être réservé à une discussion d’« experts » autodésignés, guidés par leur positionnement idéologique et religieux, hors de tout débat public. La véhémence de l’Église conservatrice et des « nouveaux » christianismes, qui trouvent écho sur ce thème chez un certain nombre de dirigeants populistes et réactionnaires, traduit bien la crispation d’un pouvoir patriarcal présent à tous les niveaux de pouvoir.

Lutter pour nos droits

Au nom d’un certain ordre moral, la Cour suprême des États-Unis a donc, elle aussi, rejeté l’idée que l’avortement puisse relever du droit fondamental des femmes à disposer de leur corps. Elle a estimé plutôt que l’IVG « n’était pas profondément enracinée dans l’histoire et les traditions de la nation ». Cette déclaration d’un autre âge est ainsi aux antipodes de l’adage féministe « Les femmes décident, la société respecte, l’État garantit, l’Église n’intervient pas ».

Cinquante ans de lutte aux résultats en dent de scie, ponctués par des succès, comme la « marée verte » argentine et la montée en puissance de plusieurs mouvements féministes qui ont essaimé sur tous les continents, mais aussi par des jours sombres, comme celui de ce 24 juin 2022 aux États-Unis, qui rappelle que le climat reste globalement hostile à l’émancipation des femmes. Le droit à l’avortement et les droits des femmes ne sont pas gravés dans le marbre. Ils continueront à être remis en question au gré des crises et des conflits : pandémie du Covid-19, offensives réactionnaires et anti-genre, « guerre froide » contre les femmes, etc.

Au final, force est de constater que seules la vigilance, la détermination et la pression des mouvements féministes sont en mesure d’obtenir, puis de garantir ces droits.    

Aurélie Leroy, chargée d’études au Cetri (Centre tricontinental)

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