Chronique

Mélanie Geelkens

Avortement: et si les hommes ne laissaient plus trainer insoucieusement leur sperme hors de leurs bourses ? (chronique)

Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

L’irresponsabilité masculine: voilà qui résume parfaitement le débat actuel autour de l’avortement. Aux Etats-Unis, donc, ces messieurs veulent pouvoir jouir librement, puis empêcher les femmes de se séparer de leur spermatozoïde devenu un embryon. Y a un truc qui cloche, non ?

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«Les femmes n’ont qu’à faire attention à ne pas tomber enceinte.» Un petit commentaire parmi l’habituel torrent des réseaux sociaux. Mais soudain: tout s’éclaire! Merci, monsieur, vraiment, d’avoir résolu en onze mots cet insoluble débat à propos de l’avortement. La pilule, les stérilets, les anneaux vaginaux, tout ça, les femmes n’y avaient bien sûr jamais pensé, comme apparemment certains hommes n’ont jamais envisagé que, s’ils ne laissaient pas traîner si insoucieusement leur sperme hors de leurs bourses, celui-ci se transformerait bien moins souvent en embryons impromptus.

Donc, il faudrait accepter de vivre dans une société où, à aucun moment, ces messieurs ne prennent leurs responsabilités en matière de grossesse non désirée. Ni au moment de la conception (ne surtout pas perturber leur jouissance) ni au moment d’y mettre un terme. C’est cela aussi qu’implique la décision de révoquer l’arrêt Roe vs Wade aux Etats-Unis, prise, le 24 juin, par cinq des neufs juges de la Cour suprême – ce «cloaque d’extrême droite», dixit Jane Fonda dans Le Monde. A une exception près – la conservatrice Amy Coney Barrett, nommée par Donald Trump pour succéder à Ruth Bader Ginsburg, grande figure du féminisme – ce sont des hommes qui déclarent ainsi aux femmes quelque chose de l’ordre de: «Débrouillez-vous, les filles. Pas notre problème. Nous, on jouit et on se garde la possibilité de devenir des pères démissionnaires si cette parentalité est moins sympa qu’imaginé, alors ne venez pas nous emmerder avec vos états d’âme qui contrarient notre chrétienté.»

Oui, les grossesses non désirées sont une réalité. Et non, il n’est pas possible de vivre selon des lois faisant comme si cela n’existait pas.

Et les femmes se débrouilleront, évidemment. Comme elles l’ont toujours fait: avec des cintres, des potions, des médocs, en fuyant dans un autre Etat ou en sacrifiant leur vie, leurs rêves, pour un être dont elles n’ont jamais voulu. Mais plus en la fermant poliment, toutefois. Certes, des hommes décident toujours de ce qu’elles peuvent faire ou non de leur corps, mais il leur faudra désormais subir en retour les critiques, les manifs, les mobilisations, les contre-attaques politiques et législatives. Peut-être ne gagneront-elles pas encore cette fois, mais ça viendra, inévitablement. Patience.

Désolées pour le dérangement. Désolées de ne pas avoir envie de vivre dans une société régressive. Désolées pour la perte de «privilèges», puisqu’au fond, c’est de ça qu’il s’agit. Mais si l’idée de garder ses spermatozoïdes chez soi incommode, alors il faudra bien s’y résoudre: oui, les grossesses non désirées sont une réalité. Oui, l’IVG est indispensable. Oui, c’est également un problème masculin. Et non, il n’est pas possible de vivre selon des lois faisant comme si tout cela n’existait pas.

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