Western et amour fou

Ang Lee exalte l’intense passion de deux cow-boys dans un Brokeback Mountain aussi intelligent qu’émouvant et beau

« Si un projet n’est ni effrayant ni sensible, alors il est probablement moins intéressant pour moi !  » clame volontiers Ang Lee, ce cinéaste taïwanais qui a réussi son  » transfert  » aux Etats-Unis et dont le nouveau film, Brokeback Mountain, crée à plus d’un titre l’événement. Lion d’or au dernier Festival de Venise, ce qu’on a un peu vite présenté comme un  » western gay  » s’inscrit dans la ligne d’une démarche d’ouverture choisie par le réalisateur depuis ses débuts à Taipei dans les années 1990.

Intense et charnel

Ang Lee a toujours voulu combiner le choix de sujets surprenants et d’une forme accessible à un large public. Le Garçon d’honneur, Ours d’or à Berlin en 1993, évoquait déjà de manière convaincante la confrontation d’un père à l’homosexualité de son fils. Depuis, Raison et sentiments, The Ice Storm, Chevauchée avec le diable et Hulk ont démontré depuis la capacité du cinéaste à explorer de manière personnelle des sujets et des genres relevant du patrimoine culturel occidental (de Jane Austen aux super-héros, en passant par le western historique), apportant la lumière décalée d’un regard généreux.

Le nécessaire retour à l’Asie, avec le flamboyant Tigre et dragon, avait rappelé que Ang Lee sait mieux que quiconque sans doute aujourd’hui pratiquer le cinéma de genre tout en y explorant ce qui fait son principal intérêt : les rapports intimes entre les êtres. On s’aimait autant qu’on se battait dans ce beau film d’arts martiaux. Et c’est d’amour encore que nous entretient aujourd’hui le très westernien Brokeback Mountain. Adapté d’une nouvelle d’Annie Proulx (dont la traduction française est parue chez Grasset) par les scénaristes Diana Ossana et Larry McMurtry, il nous narre la rencontre, au début des années 1960, de deux jeunes cow-boys venus garder un troupeau de moutons dans la montagne du Wyoming qui donne son titre au récit. Jack Twist, fils rebelle d’un propriétaire de ranch, est un peu plus bavard que le très réservé Ennis Del Mar, orphelin marqué par les épreuves. Mais, une fois le contact établi et une certaine complicité créée, les choses évolueront très vite, non pas vers une de ces amitiés viriles célébrées par le western traditionnel façon Ford ou Hawks, mais vers une passion intense, charnelle, d’autant plus chargée d’urgence qu’elle est condamnée, à l’époque, à rester clandestine…

Bisexuels

Jake Gyllenhaal (Jack) et Heath Ledger (Ennis) sont les remarquables interprètes de ce qu’on ne saurait enfermer dans une formule réductrice du genre  » western homosexuel « . Car les amants de Brokeback Mountain sont bisexuels, chacun se mariant et ayant une progéniture au fil des années pendant lesquelles ils se retrouveront régulièrement pour ce que leur entourage croit être des parties de pêche entre vieux copains. C’est d’une passion que nous entretient le film d’Ang Lee, dont la force principale est de savoir faire partager à un public hétérosexuel les élans, les émois, les frustrations d’un couple gay, par-delà les réflexions sur une société encore intolérante pour pareille relation.

L.D.

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