Watteau, l’enchanteur ambigu

Guy Gilsoul Journaliste

Sous le thème  » Watteau et la musique « , la nouvelle exposition de Bozar nous invite à écouter la peinture.

Antoine Watteau (1684-1721) – La Leçon de musique, à Bozar, Bruxelles, du 8 février au 12 mai, du mardi au dimanche de 10 à 18 heures, les jeudis jusqu’à 21 heures. www.bozar.be

Un tiers des oeuvres de Watteau (1684-1721) parlent de musique. Mais comment ? Et pourquoi ? Watteau ne livre ni scénario ni réponse. Le décor est celui d’un parc bien réel avec ses arbres vénérables et ses bosquets, ses coins pittoresques et ses ouvertures vers le ciel, et ses lumières colorées et miroitantes. Ses personnages, des aristocrates déguisés en acteurs, se mêlent aux vrais acteurs vêtus des soies et des velours du temps. Il les habille, leur fait prendre la pose. Il y mêle des musiciens qu’il observe avec attention. Comme si la vie était un théâtre et que le réel se confondait avec l’artifice. Pareil trouble se retrouve dans les gestes et les indices symboliques. Les uns renvoient avec précision aux codes de la séduction mis en place à l’heure d’une Régence (1715-1723) placée sous le signe du libertinage. Les autres sont plus secrets et naissent parfois d’un désaccord entre une posture et un reflet soudain, le choix d’une couleur, l’ombre complice. Aux demandes et désirs exprimés, les réponses ne sont pas claires. Comment décrypter l’expression naturelle d’un regard qui dit non, d’une moue qui dit oui, un détournement gracieux, un corsage coquin ? Tout reste donc possible et demeure ambigu. Mais toujours sous le signe de la musique. L’oeuvre de Watteau suggère plus qu’elle n’informe ou n’illustre. Elle invite à une écoute comme ce sera le cas à la fin du xixe siècle pour l’oeuvre de Whistler ou quelques années plus tard, pour celle, totalement non figurative, de Kandinsky.

Un oeil, une oreille

Watteau sait reproduire les mouvements justes de la main et des doigts, de la tête et du cou quand joue le flûtiste, le violoniste ou le claveciniste. Mais ses tracés, appuyés ici, déliés ailleurs, rapides ou lents, convoquent aussi le rythme, les silences et la couleur des sons entendus au moment du croquis. De même le peintre est audacieux, voire imprudent de par l’usage d’une huile trop généreuse. Par sa touche picturale et son art de la  » vaguèze  » comme on le disait alors (l’imprécision des contours, des textures et les effets moirés des reflets) il convoque l’émotion profonde comme un compositeur le fait par la musique.

Or, par ces entrelacements du vrai et du faux, il entre allègrement au coeur de ces politesses raffinées, faites de mots choisis et de provocations, de subtilité et de goujaterie qui devient le jeu à la mode d’une aristocratie française avide d’intimité et de plaisirs. Mais dans cette culture du libertinage, lui, comme son contemporain Marivaux, se penche sur les mystères du sentiment humain :  » On disait encore à une femme, je vous aime, écrivait ce dernier, mais c’était une manière polie de lui dire : je vous désire.  »

Watteau ne fait donc pas l’éloge d’un temps. Il enquête sur la psyché. Pas sur les appétits d’Eros.

Une vie, une époque

Watteau meurt six ans seulement après Louis XIV. S’il connaît la gloire à l’heure de la Régence, il grandit au temps où le souverain vieillissait. Aux fastes de Versailles succède la mode des salons. Le Roi-Soleil lui-même vit, dès 1691, dans le nouveau, rose et fleuri Grand Trianon.

Les tragédies lyriques, façon Lully, sont suivies par l’art de la cantate. Les tons clairs envahissent les demeures et avec eux les guirlandes de fleurs et l’exotisme. Le mobilier se veut plus léger d’aspect et valorise la finesse des courbes comme des décors ciselés. Watteau découvre Paris en 1702 après avoir grandi dans la ville de Valenciennes, la flamande tout récemment annexée au royaume de France. Il va s’y former l’oeil, la main et l’esprit. Sans renier les maîtres du Nord comme Rubens, Van Dijck ou Rembrandt, il s’enrichit au contact des Vénitiens dont il voit les oeuvres chez ses amis choisis, collectionneurs et mécènes. Son Embarquement pour l’île de Cythère (1717) lui ouvre les portes de l’Académie et donc du succès, mais comme peintre de fêtes galantes. Le personnage demeure énigmatique. On le dit froid, indifférent, voire caustique. D’autres évoquent sa douceur et son affabilité. Amoureux de la liberté de l’esprit davantage que de la liberté des moeurs, il vit solitaire menant une existence modeste tout en étant un passionné des théâtres et des concerts. De petite santé (il meurt à 37 ans d’une infection pulmonaire), il vivra toute sa vie chez les protecteurs qui l’hébergent.

L’exposition

Conseillée dans sa mise en scène par le peintre Michael Borremans, l’exposition Watteau – La Leçon de musique est le fruit d’une recherche scientifique pointue et multidisciplinaire menée par Fabienne Raymond, conservatrice au palais des Beaux-Arts de Lille. Chapeautée par William Christie, chef d’orchestre, claveciniste et fondateur des Arts florissants, l’exposition se prolonge par une programmation musicale éclairant l’univers dans lequel le peintre a puisé son inspiration et son esthétique (voir encadré ci-dessous). Au menu, 15 toiles et une trentaine de dessins de Watteau, d’autres oeuvres de ses contemporains, des instruments de musique et autres documents dont quelques rares partitions d’époque. Les oeuvres ont fait le voyage depuis Tokyo, Dublin, Berlin, Madrid, San Francisco, Paris… Et comme depuis quelques années, il est convenu d’intégrer le contemporain à l’ancien, le photographe Dirk Braeckman dépose dans le parcours des oeuvres directement inspirées par le peintre des fêtes galantes.

Le catalogue (éd. Flammarion) riche d’approches variées, contient, entre autres, une étude aussi bienvenue qu’inattendue du neurobiologiste Jean-Pierre Changieux. L’auteur y propose une approche de l’oeuvre de Watteau à travers une analyse des mécanismes du cerveau actifs dans la perception auditive et visuelle.

Guy Gilsoul

Partner Content