W. A. Mozart :  »Tout l’enfer musical s’est ligué contre moi »

Vous avez l’air furieuxà

E Il y a de quoi ! Da Ponte vient de m’apprendre que le comte de Rosemberg, prévenu par Bussani, vous savez, le baryton, a arraché les deux pages de ballet que comporte le libretto des Noces de Figaro. Et pourquoi ? Parce que l’empereur ne tolère point les ballets sur son théâtre. C’est scandaleux ! Je m’en vais bastonner Bussani. S’ils pensent que je vais me laisser couillonner, ils se trompent. Je préfère retirer ma partition. Messieurs les Viennois ne doivent pas croire que je ne suis au monde que pour Vienne. Je n’aimerais servir aucun monarque plus que l’empereur, mais si l’Allemagne, ma patrie chérie, dont je suis fier, comme vous le savez, ne veut pas m’accueillir, au nom de Dieu, la France ou l’Angleterre s’enrichira d’un habile Allemand de plus !

La France ? On dit pourtant que vous ne portez pas Paris dans votre c£ur !

E C’est vrai. Ma mère y est morte l’année de mes 22 ans. Mais basta ! Mon père me disait :  » Va à Paris ! Prends place auprès des grands seigneurs.  » Il croyait que la noblesse française considérait les gens de talent avec déférence, estime et courtoisie, et que je gagnerais en France célébrité et argent. J’y suis allé. Et qu’est-ce que j’ai trouvé ? Une ville chère et sale, des gens qui s’exclament [il mime] :  » Ô c’est un prodige ! C’est inconcevable ! C’est étonnant !  » Et là-dessus :  » Adieu.  » Ces idiots croient toujours que j’ai 7 ans, parce qu’ils m’ont connu à cet âge. Ce qui m’irrite le plus, c’est que les Français sont incapables de faire la différence entre la bonne et la mauvaise musique. Et le chant ! Si seulement les Françaises ne chantaient pas d’airs italiens, je leur pardonnerais volontiers leurs beuglements français, mais gâcher ainsi de la bonne musique ! Et puis cette maudite langue française est si misérable pour la musique ! On dirait qu’elle a été créée par le diable. La langue allemande semble divine en comparaison.

Si vous prisez tant la langue allemande, pourquoi le livret des Noces de Figaro est-il en italien ?

E J’aurais tellement aimé participer au relèvement du théâtre national. Mais il me semble qu’on cherche plutôt à ruiner l’opéra allemand qu’à l’aider à se relever et à survivre. Pensez ! Quelle honte éternelle ne serait-ce pas pour l’Allemagne si nous autres, Allemands, commencions tout à coup à penser en allemand, à agir en allemand, à parler en allemand et même à chanter en allemand ! Donc j’ai décidé de faire un opera buffa. J’ai parcouru au moins cent livrets sans rien trouver de bon. Vous savez, dans un opéra, il faut absolument que la poésie soit la fille obéissante de la musique. Et puis j’ai entendu parler du Mariage de Figaro, de votre Beaumarchais. Lorenzo Da Ponte, qui est italien, en a écrit le livret. Au fur et à mesure qu’il écrivait les paroles, je composais la musique. En six semaines, c’était fait !

On a l’impression qu’à travers le personnage de Figaro vous tirez un pied de nez à votre ex-employeur, le prince-archevêque de Salzbourg, qui vous a tant pourri la vie. Je me trompe ?

E [Il rit.] Je n’ai rien dit ! Avant que l’archevêque me l’apprenne, je ne savais pas que j’étais un valet de chambre. Mais rassurez-vous : à table, j’avais tout de même l’honneur d’être placé avant les cuisiniers…

En démissionnant du poste d’organiste de Salzbourg, vous avez été le premier artiste à choisir la liberté contre la sécurité de l’emploi. Le regrettez-vous parfois ?

E J’espère qu’il ne m’est pas nécessaire de vous dire combien je me soucie peu de Salzbourg et de l’archevêque, et que j’emmerde l’un et l’autre. Que, de ma vie, il ne me viendrait l’idée d’y faire un voyage exprès. Et pas seulement à cause des injustices que nous y avons subies mon père et moi, ce qui suffirait à effacer complètement un tel lieu de notre mémoire. Ce qui me dégoûte, à Salzbourg – je le dis comme je l’ai sur le c£ur – c’est que les relations avec les gens n’ont aucun niveau, que la musique n’y jouit que d’une piètre considération, et que l’archevêque ne croit pas sensés les gens qui ont voyagé. Un homme de talent moyen restera toujours médiocre, qu’il voyage ou non, mais un homme de talent supérieur (ce que, sans renier Dieu, je ne puis me dénier) deviendra mauvais. Le jour de ma démission fut le commencement de mon bonheur.

Et de vos malheurs. Car vous courez, paraît-il, après l’argent.

E Je n’ai jamais eu de dispositions pour gagner de l’argent. Plus jeune, d’ailleurs, on me payait un peu trop souvent en montres et en tabatières. J’ai même songé à me faire faire un second gousset à chaque culotte et à porter, lorsque j’irai chez les grands seigneurs, deux montres, afin qu’il ne leur prenne plus l’envie de m’en offrir. Financièrement, c’est vrai, je passe par des hauts et des bas, mais je préfère cela à me laisser avoir par cet archicoquin d’archevêque et végéter à Salzbourg. Pour mon appartement de la Domgasse, le jardin et tous les agréments qui l’accompagnent, je paie un loyer de 460 florins par an. C’est un peu cher, mais il est beau et je vais toucher 450 florins pour Les Noces. Je voudrais avoir tout ce qui est bon, tout ce qui est pur et tout ce qui est beau. D’où vient que ceux qui ne sont pas en situation de le faire voudraient tout dépenser pour ces belles choses et que ceux qui en auraient les moyens ne le font pas ?

Mais vous possédez un magnifique pianoforte. Je suppose que, pour un artiste tel que vous, les progrès effectués depuis le clavecin vous procurent une grande joie.

E Avant d’avoir vu les instruments de Stein, les claviers de Späth avaient ma préférence, mais ceux de Stein étouffent beaucoup mieux le son. Et ils possèdent des échappements. Sans échappement, le son est distordu et il vibre. Tandis que là, je peux toucher les notes comme je veux, le ton sera toujours égal. Il ne tinte pas, n’est ni trop fort ni trop faible, et vient à tous les coups. Evidemment, cela a son prix. J’ai payé le mien, un Walter, 900 florins. Une fortune ! Mais vous pouvez en avoir de très bons, chez Stein, pour 300 florins.

Quand je considère votre enfance, je me dis qu’il n’a pas dû être facile pour vous de passer de la condition d’enfant prodige à celle d’ex-enfant prodigeà

E Mettez-vous à ma place : dès l’âge de 6 ans, on me balade de par le monde comme un miracle vivant. A Schönbrunn, à Versailles, à Windsor, on me couvre de cadeaux et de baisers. Tout le monde veut m’entendre, me voir. Et, d’un coup, la jalousie de ces crétins de Viennois me tombe dessus. Les clavecinistes et les compositeurs refusent de se confronter à moi, prétendent qu’il s’agit de simulacres et d’arlequinades, de choses préparées, qu’il est ridicule de croire que je compose, etc. Et tout ça dans la capitale de mon propre pays, qui aurait dû me faire honneur ! Pour convaincre le public de ma valeur, mon père a voulu que j’écrive un opéra pour le théâtre. Quel bruit cela n’a-t-il pas fait !  » Aujourd’hui, on verra un Gluck et, demain, un garçon de 12 ans s’asseoir à son piano et diriger ! « , voilà ce que disaient les gens. Cet opéra, je l’ai écrit. Certains ont osé dire qu’il était de mon père. Affligio, l’imprésario du théâtre, est même allé jusqu’à l’accuser de vouloir prostituer son fils ! Bref, tout l’enfer musical s’est ligué contre moi. Il a fallu attendre un an avant que La Finta Semplice soit représentée.

Comment viviez-vous votre statut de star enfantine ?

E Petit, je prenais les choses naturellement. Mais, à l’adolescence, quand il vous faut un quart d’heure et l’aide de deux costauds pour fendre la foule massée sur le chemin qui mène du parvis de l’église à la tribune de l’orgue… ou quand vous lisez les critiques des journaux que votre père ne manque pas d’envoyer à la familleà oui, cela peut tourner la tête. Mais, moi, la seule chose qui m’intéressait, c’était la musique.

Croyez-vous au génie ?

E Le génieà Tout mon talent vient de Dieu. Mon père me le rappelle sans cesse :  » Des millions de personnes n’ont pas reçu de Dieu un don aussi grand que le tien. Il ne dépend que de toi de t’élever petit à petit à une célébrité suprême qu’aucun musicien n’a jamais connue. De finir comme un musicien que tout le monde oubliera ou comme un maître de chapelle sur lequel on écrira des livres.  » Et il a coutume d’ajouter :  » Et si un si grand génie se trompait de chemin…  » Quelle responsabilité ! Le vrai génie sans c£ur est un non-sens. Ni une haute intelligence, ni l’imagination, ni toutes les deux ensemble ne font le génie.

Qu’est-ce que le génie, alors ?

E L’amour, l’amour, l’amour ! Voilà l’âme du génie.

On a l’impression, en vous écoutant, que votre père est une sorte de seconde conscience, pour vous…

E Quand j’étais petit, je disais toujours :  » Après Dieu, il y a papa.  » Et c’était vrai. Je lui dois tout. Il a sacrifié sa carrière, son confort, sa santé pour moi. Et même son mariage, puisqu’il a vécu loin de ma bienheureuse maman pour m’accompagner ou, au contraire, pour rester à la maison. Mais il aurait aimé que je reste le petit garçon qu’il voulait enfermer sous un globe de verre, pour le garder toujours auprès de lui. Ses reproches étaient parfois bien lourds… Mais ma maxime est que ce qui ne m’atteint pas ne vaut pas la peine que j’en parle. Je n’y peux rien, je suis ainsi. J’ai honte au plus haut point de me défendre lorsque je suis accusé à tort. Je pense toujours que la vérité finira par éclater au grand jour.

Vous vous êtes marié sans son consentement, non ?

E Disons que je l’ai devancé de quelques jours. Mais je ne voulais pas d’un mariage d’argent. Je voulais faire le bonheur de ma femme et non pas le mien grâce à elle. C’est pourquoi je me suis abstenu longtemps et j’ai joui de ma liberté dorée jusqu’à être en mesure de nourrir ma femme et mes enfants. Vous savez, nous autres, les pauvres gens de la canaille, nous ne sommes pas seulement obligés de prendre une femme que nous aimons et qui nous aime, mais encore nous nous en arrogeons le droit. Nous ne sommes ni bien nés ni riches, et donc nous n’avons aucun besoin d’une femme riche. Notre richesse s’éteint avec nous, parce que nous l’avons dans la têteà et personne ne peut nous la prendre. A moins de nous couper la tête.

Vous attendez un nouvel enfant. Ne craignez-vous pas que cette petite famille ne vous empêche de travailler ?

E Le bruit ne me gêne pas. Rien ne dérange ma concentration. J’ai même composé le Quatuor en ré mineur, un de ceux que j’ai dédiés à mon ami Haydn, pendant que Constance accouchait de Raimund-Leopold. C’est à la maison que je me sens le mieux. Vous savez, j’ai toujours voulu avoir des enfants et je surveille leur santé. Ma femme, qu’elle soit en mesure de le faire ou non, ne devra pas nourrir son enfant. C’est ma ferme résolution ! Mais mon enfant ne devra pas non plus avaler le lait d’une autre ! Je préférerais l’élever à l’eau, comme ma s£ur et moi. Mais la sage-femme et ma belle-mère me disent que les gens d’ici ne savent pas s’y prendre et que les enfants élevés à l’eau meurent. J’ai donc cédé, car je ne voudrais pas que l’on puisse m’en faire le reproche.

[La conversation est interrompue ici par le premier violon, qui vient demander une précision à Mozart. Celui-ci se met alors au pianoforte et se lance dans une série de variations éblouissantes. Il semble avoir oublié l’entretien mais s’arrête d’un coup, à nouveau disponible et joyeux.]

Quel bonheur de vous entendre ! Quels conseils donneriez-vous à un pianiste qui jouerait votre musique ?

E D’abord, il doit respecter le tempo exact. Toutes les notes, les ornements, etc., avec l’expression et le goût adéquats, comme c’est écrit, de sorte que celui qui joue semble être celui qui a composé. Trop vite, c’est impossible. Les yeux et les mains ne suivent pas. Et les auditeurs ne peuvent rien dire d’autre, sinon qu’ils ont vu jouer de la musique. Ce qui compte, c’est le goût et le sentiment. Il est d’ailleurs bien plus facile de jouer rapidement plutôt que lentement. On peut laisser tomber quelques notes dans les passages sans que personne le remarque. Mais est-ce beau ? Déchiffrer à toute allure ou chier, pour moi, c’est la même chose !

Tout le monde dit que vous êtes un pianiste extraordinaireà

E Certes. Mais donnez-moi le meilleur piano d’Europe et, comme auditeurs, des gens qui n’y comprennent rien, ou qui ne veulent rien y comprendre, et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue, j’y perds tout plaisir. Un exemple : je racontais, un jour, à un interlocuteur (Beecke, si vous le connaissez) que la mauvaise musique me donne mal à la tête. Devinez ce qu’il me répondit :  » Moi, cela ne me fait rien. La mauvaise musique n’ébranle pas mes nerfs. Mais une belle musique, c’est là que j’attrape mal à la tête.  » Et je pensais :  » Oui, une tête aussi vide que la tienne a tout de suite mal dès qu’elle entend quelque chose qu’elle ne comprend pas. Avale ça, crétin !  »

De vos activités de pianiste ou de compositeur, laquelle vous est la plus chère ?

E Je préférerais négliger le piano plutôt que la composition. Le piano est secondaire pour moi, mais, Dieu merci, c’est une chose secondaire très importante. Composer est mon unique joie et ma passion. Je ne dois ni ne peux enterrer le talent pour la composition que Dieu, dans sa bonté, m’a prodigué de telle manière. Je peux le dire sans orgueil, car je le ressens plus que jamais. Joseph Haydn, que j’admire tant, disait l’autre jour à mon père :  » Je vous l’affirme devant Dieu, en honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de réputation. Il a du goût et, en outre, la plus grande science de la composition.  » Mais, pour composer, il faut un état d’âme que rien n’assombrisse, la tête libre, du plaisir au travail. C’est impossible, quand on est triste.

Qu’auriez-vous fait si vous n’étiez pas devenu musicien ?

E Je ne peux écrire un poème, je ne suis pas poète. Je ne saurais faire jouer les ombres et les lumières, je ne suis pas peintre. Je ne peux exprimer non plus les sentiments par des gestes, je ne suis pas danseur. Mais je le peux grâce aux sons. Je suis musicien. Voilà tout. l

Entretien : Laurence Liban, à partir de la correspondance de Mozart

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