Vrai-faux budget de crise

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

C’est trop beau pour être vrai : le citoyen-contribuable sort quasi indemne d’une épreuve budgétaire hyper-dramatisée. Mieux : l’Etat trouve encore les moyens de voler au secours des moins bien lotis. Un tour de force au prix d’un tour de passe-passe : le report de l’effort.

C’est donc ça, un budget de crise. Quasi indolore pour les citoyens-contribuables qui tremblaient déjà pour leur portefeuille. Etonnamment généreux pour certains d’entre eux, surtout les moins bien lotis. Heureux seront les restaurateurs, les agriculteurs, les infirmières, les jeunes ou vieux en quête désespérée d’emploi : ils n’ont pas été oubliés en ces temps de misère budgétaire. La performance a quelque chose de saisissant pour un Etat déclaré il y a peu  » en faillite virtuelle  » par le ministre du Budget, Guy Vanhengel (Open VLD). Herman Van Rompuy et son équipe ne boudent pas leur plaisir : ficelés en pleine sinistrose, les budgets fédéraux 2010 et 2011 tiennent la route sur le papier. Non contents d’emprunter timidement le cap de l’assainissement des finances publiques, ils dégagent des moyens pour soutenir ou soulager prioritairement des catégories malmenées par une économie en attente de relance.

Tour de force et tour de passe-passe. C’est en reportant le gros de l’effort budgétaire à des temps meilleurs que le gouvernement fédéral atteint cet objectif. Pas de faux espoirs : l’ardoise totale à éponger reste là, incompressible. Colossale : il faudra bel et bien dénicher 20 à 25 milliards d’euros pour revenir à l’équilibre budgétaire d’ici à 2015. Van Rompuy Ier a choisi d’entamer cette épreuve de longue haleine en ne plaçant pas la barre à une hauteur excessive. Les premiers déficits seront réduits à doses modérées : à hauteur de 1,5 % du PIB sur les deux premières années (0,5 % en 2010, 1 % en 2011). C’est à partir de 2012 qu’il faudra monter dans les tours pour achever de combler en quatre ans un trou budgétaire alors équivalent à 5,3 % du PIB. Il appartiendra à un autre gouvernement, issu du scrutin fixé à 2011, de faire pleurer dans les chaumières.

Parole d’experts. Alibi imparable : les recommandations du Conseil supérieur des finances, autorité en la matière. Lequel prônait un démarrage en douceur de l’assainissement, sous peine de gripper un peu plus une machine économique encore bien malade. Van Rompuy et ses ministres ont saisi à pleines mains la perche tendue par les experts : à croissance faiblarde, effort budgétaire raisonnable. Et assurance de ne pas avoir à braver une périlleuse vague d’impopularité dans le climat de casse sociale actuel. Les réactions syndicales, globalement apaisantes, ont de quoi les rassurer.

Rigueur oui, austérité… pas encore. Les socialistes tenaient à la distinction comme à la prunelle de leurs yeux. Leurs v£ux auront été exaucés. Avec d’autant plus d’aisance que leurs partenaires, libéraux et démocrates-chrétiens-humanistes, n’y voyaient franchement aucune objection. Joëlle Milquet, présidente du CDH, prônait le ni-ni.  » Ni laxisme budgétaire, ni austérité aveugle.  » Une voie parfaitement compatible avec l’objectif retenu : en prenant à sa charge 65 % de l’effort budgétaire total (le reste étant refilé notamment aux Régions et aux Communautés), le gouvernement fédéral se mettait en quête de 3,3 milliards d’euros sur les deux prochaines années. Restait à partager le fardeau, histoire notamment de permettre à chacun des membres de la coalition d’y marquer sa griffe. Un tiers à chercher du côté des dépenses, y compris de sécurité sociale ; un tiers à obtenir en recettes fiscales ; un tiers à prélever du côté des deux secteurs clairement dans le collimateur : l’énergie et les banques.

PS-MR, petit pas de deux contre les banques. Sans être une formalité, l’opération budgétaire aura été rondement menée, et dans les délais. Non sans les classiques éclats de voix et ballons d’essai. Mais, au final, rien de bien méchant ni surtout d’irréparable entre partenaires. Les pôles les plus contraires au sein du gouvernement ont tenu leur rôle. Les socialistes arc-boutés sur la défense de la Sécu, vindicatifs à l’égard des banques. Les libéraux allergiques à tout impôt nouveau. Les sujets qui fâchaient vraiment, comme l’ampleur à donner à la prolongation du nucléaire, n’ont pas dépassé le stade des grosses crispations entre PS et MR. On a pu voir socialistes et libéraux francophones, bras dessus bras dessous, présenter une facture identique aux banques : ce serait 500 millions d’euros, au minimum. Didier Reynders en personne n’était plus tout à fait le même homme. Le ministre des Finances et président du MR a lâché un peu de lest (500 millions d’euros sur deux ans) sur les intérêts notionnels, son  » enfant chéri  » tant critiqué. Une façon habile sans doute de casser son image de  » ministre des rupins  » qui lui colle à la peau et nuit à son parti, impatient de retrouver un profil plus social. Le Premier ministre Van Rompuy s’est chargé du reste pour assurer la concorde, sans avoir eu à forcer son talent : ordre, méthode, discrétion.

Epargner le citoyen, la touchante unanimité. La priorité ne souffrait pas de discussions au sein du gouvernement, ce qui facilitait aussi la tâche : pas question de toucher au pouvoir d’achat des gens ni leur faire payer les conséquences de la crise. Ni sauts d’index, ni blocage de salaires, ni bain de sang social, ni rage taxatoire. Chaque parti a évité le pire. Les socialistes peuvent pavoiser : la Sécu – singulièrement les soins de santé – sort préservée de l’épreuve. Avec même la garantie d’un renflouement par l’Etat à hauteur de 5 milliards d’euros en deux ans. Les libéraux peuvent aussi respirer : les velléités de taxer les produits d’épargne sont rapidement passées au bleu. Au final, les quelques entorses à ce credo sont présentées comme indépendantes de la volonté du gouvernement. Les automobilistes qui roulent au diesel et les fumeurs passeront-ils un peu plus à la caisse ? C’est la faute aux prochaines hausses de prix du tabac et des produits pétroliers. L’Etat ne fera que se sucrer au passage, en gonflant ses recettes en accises.

Traquer les fraudeurs, la mâle résolution. Qui demande confirmation. Car l’exercice est un classique du genre en matière budgétaire et d’une facilité presque déconcertante : on accumule fictivement les millions d’euros d’argent fraudé à débusquer, jusqu’à ce que le budget soit bouclé. Sans garantie que la chasse rapportera aussi gros. Promis juré : l’entourloupe appartient au passé. Le gouvernement s’engage à mettre le paquet pour lutter réellement contre la fraude fiscale et sociale : il en attend 547 millions sur deux ans. Crédible ?

Faire casquer la proie la plus facile. L’armée est la principale victime de ce réflexe érigé en art de gouverner. C’est la Défense nationale qui paie le plus lourd tribut à la réduction des dépenses de l’Etat (lire en p. 32). Trente-deux quartiers militaires fermés, réduction accélérée des effectifs de l’ordre de 4 000 personnes, 100 millions d’économies en deux ans. La cible est rêvée puisque docile : privé du droit de grève, l’homme des casernes obéira sans broncher. Son sort ne soulèvera pas les foules. Dans sa défense des fidèles serviteurs de l’Etat, au congrès du PS à Charleroi, le président Di Rupo avait même oublié de citer les militaires aux côtés des enseignants, pompiers et autres policiers.

Deux vaches à lait pour un tour de cochon. C’est le pari le plus fou du gouvernement dans sa quête aux milliards : il se fait fort de faire cracher au bassinet, et durablement, producteurs d’électricité et banquiers. Les premiers pour prix de la prolongation du nucléaire décidée pour dix ans. Les seconds pour leur responsabilité écrasante dans la crise financière à l’origine de nos malheurs budgétaires. De 2010 à 2014, entre 215 et 245 millions d’euros seront puisés chaque année dans la poche des électriciens, Electrabel surtout. Le secteur bancaire est prié de contribuer pour 540 millions en régime de croisière. Mais cette manne providentielle fait déjà jaser et ricaner. Le secteur bancaire s’en cache à peine : c’est au client que la facture finale sera présentée. Le contribuable peut rire : c’est cela en moins qui est prélevé dans son portefeuille. Le consommateur d’électricité ou de produits bancaires se prépare à pleurer : c’est cela en plus qui devrait alourdir les tarifs. Et comme les deux ne font qu’un… Le gouvernement donne certes le change. Annonce des mécanismes protecteurs : comme un observatoire des prix qui sera chargé… d’observer. Mais rares sont ceux qui poussent l’angélisme à croire que banquiers et électriciens joueront correctement le jeu.  » Dans des secteurs à faible intensité concurrentielle, les pouvoirs publics sont mal équipés pour assurer que les taxes supplémentaires soient supportées par les actionnaires et non par les consommateurs « , relève Etienne de Callataÿ, Chief Economist à la banque Degroof. Le gouvernement en est le premier conscient. Mais tant qu’à faire, autant faire supporter par les secteurs la mauvaise humeur du client que d’avoir à subir la grogne du contribuable.

Le grand troc pour la distribution finale. Heureuse surprise : son austère devoir budgétaire accompli, le gouvernement a pu délier les cordons de sa bourse. Il n’a pas lésiné sur les moyens : 966 millions d’euros sont dégagés sur deux ans (388 millions en 2010, 578 millions en 2011). Le partage du gâteau entre partis de la coalition s’est fait en bonne intelligence. Il y en a pour tous les publics, tous les électorats. Le PS obtient sa part pour les infirmières (80 millions) et la lutte contre la pauvreté (200 millions), les libéraux décrochent une baisse de la TVA à 12 % pour les restaurateurs (255 millions) et un coup de pouce bienvenu pour les agriculteurs (60 millions sur trois ans : merci Sabine Laruelle, ministre MR et ex-directrice de la Fédération wallonne de l’agriculture). Le CDH hérite de 300 millions d’euros pour soutenir l’emploi, sa chasse gardée au niveau fédéral (Milquet) et régional (Antoine à la Région wallonne, Cerexhe à la Région bruxelloise).

Le budget qui assure et rassure. Prudence, petits pas. Le budget 2010-2011 est conforme au personnage qui en a présenté les grandes lignes à la tribune de la Chambre. Rassurant, faute d’être flamboyant.  » L’heure n’est pas au spectaculaire « , a dit le Premier ministre CD&V. Serait-il même convaincu du contraire que Herman Van Rompuy devait composer avec les moyens du bord : une coalition hétéroclite, mariant libéraux et socialistes, autant dire l’eau et le feu, n’autorisait qu’un budget de compromis. Cela tombe bien : pour l’heure, la chance ne sourit pas trop aux audacieux.

Pierre Havaux

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