Voyage aux sources de l’imaginaire juridique

D’où vient le droit, qu’est-ce que le droit ? Pour la justice, on sait : c’est en tant qu’institution, un contrôle social, une manière de faire régner l’ordre ou un ordre, sur la base de la loi. Mais d’où vient celle-ci ? Il y a beaucoup de réponses et, notamment, le message divin du Sinai, avec le commandement  » Tu ne tueras point  » . Sans remonter aussi loin, on peut se référer aussi aux tragédies d’Eschyle, au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Dans Raconter la loi, le livre qu’il vient de publier aux éditions Odile Jacob, François Ost suggère que d’autres sources que les idées ont joué et jouent toujours un rôle majeur dans  » l’imaginaire juridique « , à savoir les mots, le droit ayant toujours eu partie étroitement liée avec eux. Les mots ou les formules ! Quand Cicéron s’écriait  » Summum jus, summa injuria « , l’allure génialement ramassée de ces mots que toute traduction affaiblit et alourdit ( » un droit trop parfait crée la pire des injustices « ), celui qui reste sans doute le plus grand avocat de tous les temps donnait ainsi le signal à une vision nouvelle du droit : la littérature.

Quand on inventa, il n’y a pas si longtemps, la notion d’état de nécessité, exonérant de leur responsabilité pénale un certain nombre d’individus, ce fut, nota le directeur de thèse de Paul Forier, Philonenko, parce que l’intéressé avait agi,  » pâle mais résolu « . Formule saisissante qui brusquement nous concernait tous. Les mots suppléent au raisonnement, démarche proprement poétique. Ainsi, les grands moteurs du droit seraient moins des oukases divines que des formules auxquelles personne n’échappe. Antigone, dans Sophocle, l’emmerdeuse de tous ceux qui entendaient mettre de l’ordre dans la répression, la justifier, nous trouble toujours avec des mots. Y aurait-il des lois, ou une loi, au-dessus des lois ? François Ost énumère ainsi une série de personnages qui auraient suscité, au fil du temps, des réactions dont nous sommes encore et toujours les héritiers. Non des juristes mais des écrivains, par définition tenants de la liberté dans la création et inversant en quelque sorte le raisonnement, c’est-à-dire partant du plus petit, en somme du fait divers, pour bouleverser le droit de juger. On passe ainsi de Robinson Crusoé, héros de l’individualisme bourgeois, s’appropriant le monde par son sens pratique, au mythe de Faust et à Kafka dont l’£uvre ne cesse de hanter tous les philosophes du droit.

Qu’est-ce que le droit, fondement de la justice ? Des mots seulement ? Des formules ? Une logique peut-être, mais privée de point de départ ? La jurisprudence û c’est-à-dire la manière dont les tribunaux appliquent la loi û est la source seconde du droit, la première étant la loi. La jurisprudence ramène sans cesse, comme ce héros de la mythologie grecque qui retrouvait sa force en touchant terre après des bonds dans l’inconnu, à des cas, des situations particulières qui mettent à bas tous les principes. Etrange aventure, en somme, si nous songeons que la justice, non pas la vertu mais l’institution, nous domine tous, depuis que nous sommes enfants. Le cri mille fois répété de  » c’est trop injuste ! «  nourrit à la fois le désir de vengeance, condamnable en soi comme facteur de désordre, mais n’élude pas la volonté de punir les méchants.

Le livre de François Ost n’apporte évidemment pas de réponse entourée de faveur rose aux éternelles questions des sources du droit et, finalement, de sa légitimité. Il a en tout cas l’immense mérite d’être clair, ce qui n’est pas banal en l’occurrence. A chaque page, il nous montre moins ce qui est vérité que ce qui est mensonge. La démonstration, éblouissante de culture, est en creux. Ceci n’est pas vrai, répète-t-il, mais alors qui est vrai ?

Rien d’autre peut-être que les mots, que l’agencement des mots.  » Ce livre, lisons-nous dans le commentaire de la dernière page, poursuit une grande ambition, replonger le droit dans la fiction littéraire pour lui permettre de renouer avec ses racines.  » Très bien, mais nous en revenons au point de départ. Qu’est-ce que le droit ? Un jeu de l’esprit peut-être ?

Pardonnez-moi cette incursion poireautant un peu dans les transcendances. Demain, j’irai assister à un procès pénal dans une chambre correctionnelle, comme ce héros grec qui retrouvait sa force en touchant terre…

Philippe Toussaint, rédacteur en chef du Journal des procès

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content