Vous montez ?

Entre la vie et la mort… phrase si commune et si mystérieuse, une de ces expressions que le philosophe-écrivain Eric-Emmanuel Schmitt aime explorer : le théâtre des Galeries crée son Hôtel des Deux Mondes

Hôtel des Deux Mondes, au théâtre royal des Galeries, à Bruxelles, jusqu’au 23 mars. Tél. : 02 512 04 07.

Eric Emmanuel Schmitt ? C’est ce que l’on appelle, avec une pointe de condescendance, un auteur à succès, qui empile romans, pièces, livrets d’opéras, essais. Sa bonne bouille de jeune quadragénaire n’a pas les contours torturés d’un philosophe, ce qu’il est pourtant, et, de plus, mélomane et pianiste… Le voici au théâtre des Galeries, à Bruxelles, quelques mois avant de passer par le Public (en mai), pour revoir ses Variations énigmatiques et se souvenir aussi que René Hainaux et Alain Leempoel avaient donné vie à son Visiteur quelques années plus tôt. L’homme sait trousser une pièce, l’articuler finement entre suspense, sourire et émotion, faire ricocher ses mots en envolées qui tombent sans faux plis dans la bouche des acteurs. Ce ping-pong verbal d’une grande virtuosité apporte sur un plateau d’argent de très sérieuses questions, celles de la vie et de la mort, de la foi et du libre arbitre, de l’amour aussi… L’action, ténue, passe la main au débat entre gens de bonne compagnie, public compris. La métaphysique à la portée de tous ! Voudrait-on reprocher quelque chose à cette matière et manière théâtrales, si efficaces ? Peut-être un sentiment de déjà entendu, de portes trop facilement ouvertes, comme si l’on feuilletait un catalogue de  » bonnes pensées « , un guide pratique pour rendre plus sereine l’approche de la mort, du grand passage et, donc, logiquement, pour réapprendre à vivre, à se dévêtir de cette urgence égoïste qui tenaille nos relations qu’on voudrait les plus chères possible. Théâtre exorciste ? Le public des Galeries s’est réjoui, (trop) prompt à embrayer sur le rire.

Coma clean

Il y a du vaudeville dans Hôtel des Deux Mondes, du va-et-vient permanent, même si aucune porte ne claque, à l’exception du bruit de gueule de fauve, celui de l’ascenseur. Il monte : adieu frères de la terre ! Il descend : encore un peu de vie sur le plancher des vaches. Vous l’aurez compris, l’hôtel des deux mondes est une figure allégorique très clean de l’entre vie et mort ou  » coma « , un lieu de passage ou d’attente que le décor de Serge Daems rend pareil à un hall ou un patio d’hôtel, avec comptoir, ascenseur, fauteuils, panneaux bleus ruisselants et reflets vert tendre, et même quelques feuillages élevés… Condensé d’ici-bas et imagination de là-haut ? Précis dans ses didascalies, quadrillant tout lui-même par le jeu des répliques, Eric-Emmanuel Schmitt offre du pain bénit au metteur en scène : Jean-Claude Idée l’a suivi, respectueux, soignant les silhouettes intérieures, privilégiant un tempo serein qu’il aurait peut-être pu varier davantage.

L’auteur lance donc en scène un bel éventail de la gent humaine, un  » Président  » qui masque à peine ses magouilles sous la respectabilité pétrie de certitudes (Gérard Vivane, aussi impeccable que son veston), un mage qui ne regarde dans sa boule de cristal que pour rendre les clients moins malheureux et garde en blessure ouverte la mort de sa fille : un Jean Hayet drôle, certes, mais surtout touchant, avec un c£ur gros comme ça, si généreux qu’il l’offrira (en transplantation) à la jeune Laura, d’une force lumineuse, contagieuse (Roxane de Limelette, qui a trouvé là un rôle libérateur). Passeront aussi la femme de ménage, sans âge, qui cherche un petit bouton à recoudre par peur de penser (Françoise Oriane la rend très attachante) et ce jeune homme pressé qui s’est planté à 200 à l’heure dans un arbre (Laurent Renard, en surjeu).

En interface de ces êtres, Marie-Hélène Remacle campe, presque au sens propre du terme, un énigmatique docteur S. (S comme… Schmitt ?), flanqué de deux anges muets. Elle est le miroir des questions lancinantes de chacun sur scène, mais aussi, peut-être, dans la salle.

Michèle Friche

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