Vous avez dit classique ?

Dévoiler la passion de la musique classique à travers le temps et sous toutes ses formes, provoquer une réflexion par le biais de productions en résonance avec l’actualité, tel est le défi que se lance chaque année le Klarafestival. Tour d’horizon de ces propositions qui font souffler un vent frais sur le classique.

Quand Hendrik Storme, programmateur du Klarafestival, pense à de la musique, ce sont des images qui défilent sous ses yeux. Depuis quelque temps, elles sont plus sombres. Elles témoignent de la souffrance d’autrui. Celle de ces êtres déracinés que sont les Syriens.  » Actuellement, nous manquons énormément de respect et d’empathie pour les autres. Peut-être est-ce naïf de dire ça, mais l’art nous autorise à être naïfs.  » Voilà sans doute pourquoi Hendrik Storme a choisi cette année comme thème du festival :  » La passion de l’Homme et sa compassion pour ses semblables.  »

 » Un festival de musique classique ne peut ignorer l’actualité. Si nous voulons être pertinents et apporter au public une réelle recherche de sens, nous devons trouver notre place au sein du débat de société.  » Pour le compositeur belge Philippe Boesmans,  » on ne peut pas séparer la musique du monde politique ou social. La musique des années 1960 était beaucoup plus insouciante que celle d’aujourd’hui parce que le monde allait mieux. Claude François chantait à une époque où il n’y avait quasiment pas de chômage et pas de crises. Les chanteurs d’aujourd’hui n’évoluent plus dans le même contexte. C’est un phénomène qui s’observe aussi dans le domaine de la musique classique.  »

Une réflexion partagée par Hendrik Storme qui ajoute que les arts s’inspirent aussi les uns des autres.  » Chez les grands peintres flamands ou belges d’aujourd’hui, je vois beaucoup plus d’émotions qu’avant. Ils offrent une langue plus sentimentale, plus émotionnelle et ce n’est pas un hasard si on observe le même phénomène dans la musique contemporaine.  »

Question de formes

Mais comment aborder une musique séculaire avec un regard neuf ? Est-il possible de la rendre plus  » actuelle  » sans pour autant en modifier son essence ? Et comment impliquer les plasticiens contemporains ? Ces questions, Pierre Audi se les pose depuis des années. Passionné par les arts visuels, ce metteur en scène de théâtre et d’opéra a déjà collaboré avec Karel Appel, Georg Baselitz, l’agence d’architecture Herzog & de Meuron, mais aussi Jannis Kounellis, Anish Kapoor ou encore Berlinde De Bruyckere. S’entourer d’artistes plasticiens lui permet de creuser d’autres chemins dramaturgiques que ceux indiqués par le compositeur.  » Les plasticiens ont tous en commun d’être à la fois intimidés par le théâtre et dans l’admiration pour les chanteurs et les musiciens.  » S’ils acceptent souvent, dans un premier temps, l’aventure avec curiosité, les artistes doivent ensuite parfois revoir leur manière de fonctionner.  » Il faut avant tout leur faire comprendre que leur travail ne consistera pas à simplement produire une oeuvre.  »

Répondre présent au moment des répétitions, accepter que les oeuvres doivent réagir à des modifications… : ce genre de production amène un rapport au temps particulier, et différent. Et la création déborde logiquement le cadre de l’atelier de l’artiste. Parfois, la perspective de la scène vient déformer l’oeuvre originale. Parfois, un reflet inattendu vient se poser sur un matériau. Il faut donc adapter son oeuvre et dépasser la crainte, souvent infondée, de perdre son identité d’artiste.

Si toutes les disciplines artistiques peuvent a priori être conviées à ce genre de réflexions, il n’en va pas de même du répertoire ainsi revisité.  » Cela ne fonctionne pas avec tous les types de répertoires. Beaucoup d’oeuvres contemporaines écrites par des compositeurs vivants peuvent bien sûr bénéficier de ce genre d’interventions. Mais c’est également possible avec des oeuvres plus intemporelles. Avec les oeuvres de Wagner, par exemple, parce qu’elles prennent leurs racines dans un mythe, ou qu’elles juxtaposent abstraction et réalisme. « . Quant aux grandes oeuvres baroques, elles représentent un challenge particulier.  » Cela faisait longtemps que je rêvais de travailler sur une Passion de Bach. Il aura fallu que le Klarafestival me le propose pour que j’y aille.  »

Bach meets Delvoye

LaPassion selon saint Jean est la première que Bach compose à Leipzig lorsqu’il devient maître de chapelle en 1723. Cette oeuvre commente les derniers instants de la vie de Jésus de Nazareth, selon l’Evangile de saint Jean.  » Ce sujet pourrait paraître un peu dépassé de nos jours. Mais dès lors que nous vivons cette musique ensemble, aujourd’hui, dans une salle de concert, nous allons ressentir cette même émotion universelle qui est celle de la souffrance « , affirme Hendrik Storme, qui souligne l’indéniable dimension de partage, au-delà des antécédents religieux ou culturels.

Pour fournir à ce chef-d’oeuvre baroque la matière visuelle d’une réflexion contemporaine sur le rôle de la religion, Pierre Audi a fait appel à un artiste inclassable et provocateur : Wim Delvoye. Dans son oeuvre Via Crucis, le plasticien examine aux rayons X un amas d’ossements de souris.  » Ces radiographies, projetées au cours du concert, révèlent des choses que normalement nous ne voyons pas. Nous utilisons cette métaphore pour faire réfléchir au concept de religion qui est au coeur de l’oeuvre de Bach « , explique Hendrik Storme.

Pierre Audi a également convié Annelies Van Parys, compositrice attitrée du Muziektheater Transparant. Elle enrichira cette Passion selon saint Jean d’une introduction et d’un épilogue.  » Au départ, ça me faisait peur de m’attaquer à ce monument de Bach, confie-t-elle. Et puis, je me suis dit qu’il fallait actualiser le thème de cette Passion. A l’époque de Bach, les gens étaient persuadés que Dieu allait les sauver. Aujourd’hui, on n’y croit plus, on a une vision très différente de la fonction d’un dieu. J’ai donc ajouté un point d’exclamation à cet enthousiasme un peu naïf.  » La jeune femme s’est également plongée dans l’univers de Wim Delvoye.  » Les radiographies font le lien entre le passé et le présent. J’ai choisi de procéder de la même manière en utilisant des éléments de la partition originale de Bach mais en les exploitant différemment.  »

Deux autres artistes ont rejoint l’écurie de Pierre Audi. Le compositeur israélo- palestinien Samir Odeh-Tamimi glisse au centre de la Passion de Bach une pièce aux sonorités bienfaitrices de réconciliation. Quant à la photographe et vidéaste Mirjam Devriendt, qui travaille notamment aux côtés de Berlinde De Bruyckere, elle habillera le théâtre d’installations vidéo dont l’atmosphère chaleureuse n’est pas sans rappeler les tableaux de Mark Rothko. Des chanteurs évolueront aussi dans le décor conçu par ces plasticiens. Jakob Pilgram, Dominik Köninger, Grace Davidson, Benno Schachtner et les choristes du NFM Choir notamment. Sans oublier le remarquable B’Rock Orchestra, toujours partant quand il s’agit d’insuffler une nouvelle dynamique à la musique classique.  » Si on veut faire passer un autre message que celui délivré par l’oeuvre originale, il faut ajouter des idées ou des images, affirme Annelies Van Parys. Si on reste toujours dans notre coin en tant que compositeur, on n’aide pas à la compréhension de la musique contemporaine. Ces spectacles qui mélangent musique ancienne et musique actuelle sont une véritable invitation à la découverte.  »

Retable contemporain

Le vidéaste américain BillViola prendra lui aussi part au Klarafestival, projetant une oeuvre de 2014, Earth Martyr, Air Martyr, Fire Martyr & Water Martyr. Une vidéo de circonstance :sur quatre écrans plasma, quatre martyrs y sont soumis aux forces invincibles de la nature. Un véritable retable contemporain dans lequel une première  » victime  » est enfouie sous la terre, une deuxième assise sans effroi dans les flammes, tandis que les deux autres tableaux évoquent plus directement le martyre : un homme à terre est hissé par une corde tandis qu’une femme est suspendue dans les airs, leurs deux corps dessinant une croix. En faisant du public le témoin de ces souffrances, l’artiste visuel en appelle à la réflexion sur des thèmes comme la mort, la compassion et le sacrifice, et dénonce surtout la passivité de la masse humaine.Déjà exposée à la cathédrale Saint-Paul de Londres en 2014, ces Martyrs habilleront les murs de la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles durant tout le festival.

Pas très loin de là, les Halles de Schaerbeek accueilleront le Human Requiem, un concert qui, encore une fois, sera bien plus que la  » simple  » exécution d’une partition. Si les notes seront bien celles du requiem allemand de Johannes Brahms (qui cherchait à l’époque à confronter son public à sa propre mortalité), la mise en scène théâtrale y sera confiée à Jochen Sandig et à la chorégraphe Sasha Waltz. Le public y évoluera parmi les choristes, les solistes et les pianistes, et le message de Brahms se fera tangible, spatial et intensément personnel.  » C’est un langage artistique qui est facile à comprendre puisqu’on vit quelque chose de physique. C’est une expérience totale « , souligne Hendrik Storme.

Pour les mordus de cinéma, le Décalogue du réalisateur polonais Krzysztof Kieslowski sera également à l’affiche. Avec ce chef-d’oeuvre absolu composé de dix volets, le cinéaste introduit les Dix Commandements de la Bible dans la Pologne des années 1980 et dévoile, par la même occasion, tout son amour et sa pitié pour le genre humain. Tu ne tueras point, Tu ne voleras pas, Un seul Dieu tu adoreras… comme autant d’injonctions à découvrir sous forme d’un marathon de cinq jours à la Cinematek Flagey.

Autre curiosité : l’Air Conducting avec Air Maestro, une sorted’Air Guitar (NDLR : une activité qui consiste à mimer le geste d’un guitariste sans avoir l’instrument en main) adapté au classique, et un concours destiné à mettre en lumière les apprentis chefs d’orchestre dirigeant à la baguette un orchestre… imaginaire !

Enfin, les oiseaux de nuit et autres curieux se retrouveront au Mirano. Pour clôturer cette édition, des artistes du classique et des DJ présenteront en alternance de courts sets en live dans le cadre du Yellow Lounge. Le guitariste Miloš Karadaglic, les pianistes Lucas et Arthur Jussen, les DJ Mengel & Berg et la violoniste Esther Yoo ont déjà annoncé leur présence. Lors de la première édition l’an dernier, 800 personnes y avaient assisté. Surtout des jeunes.  » Ce n’est pas vraiment le même public que le Klarafestival, mais c’est le même genre. Ils font partie de ceux qui veulent découvrir de nouvelles choses et qui cherchent de la valeur ajoutée et nous avons envie d’attirer ce public-là aussi « , avoue Hendrik Storme.

Un public (soit plus de 20 000 personnes attendues) qui viendra goûter à cette alchimie complexe entre ligne artistique et événements particuliers. De quoi prouver, une nouvelle fois sans doute, que la musique classique, ancienne ou nouvelle, reste dotée d’un puissant pouvoir actuel, et universel.

Klarafestival, du 9 au 23 mars, lieux multiples. www.klarafestival.be

Par Saskia de Ville

 » On ne peut pas séparer la musique du monde politique et social  » – Philippe Boesmans

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