Violence conjugale :  » Marre des promesses ! « 

Quand une organisation comme Amnesty décide de s’attaquer à un problème de société tel que la violence conjugale, elle n’hésite pas à mettre les petits plats dans les grands : plus de 300 000 dépliants, fort bien conçus, ont déjà été distribués par le biais d’associations féminines, des syndicats, des pharmaciens, de la Ligue des familles ou de l’ONE. Et ce n’est pas fini ! Prochainement, ce sont les coiffeurs qui seront mis à contribution pour faire passer l’information à destination des victimes de violence conjugale. Une campagne sans précédent, sans deniers publics et sans comparaison avec celle de la Communauté française (45 000 folders) ou celle du département fédéral de l’Egalité des chances (20 000 livrets). Comment expliquer de telles différences de moyens ?  » C’est une question de volonté « , affirme Françoise Guillitte, responsable du programme droits des femmes chez Amnesty Belgique. Or cette volonté semble véritablement manquer du côté des responsables politiques, pourtant peu avares de belles promesses. Constat amer : le chantier reste énorme.

Le Vif/L’Express : Il existe un plan national d’action contre les violences conjugales pour la période 2005-2007, coordonné par le Service public de l’Egalité des chances. Quel en est le bilan à mi-parcours ?

E Françoise Guillitte : Nous sommes à la moitié du plan et, lors de la dernière rencontre interministérielle sur le sujet en novembre, il n’y avait toujours pas d’accord sur la définition des violences conjugales !

Qu’est-ce qui a été réalisé de concret en un an ?

E Nous avons entendu beaucoup de belles déclarations mais, sur le terrain, on ne voit rien venir.

Rien au niveau de l’accueil des victimes ?

E Tant en Région wallonne qu’à Bruxelles, on nous dit que les lits ne manquent pas pour accueillir les femmes battues qui fuient le domicile conjugal avec leurs enfants. C’est vrai en ce qui concerne les centres d’accueil classiques. Mais ceux-ci ne sont pas adaptés, ne fût-ce que parce qu’ils ne disposent pas d’adresse secrète. Encore récemment, dans un centre bruxellois, une victime s’est retrouvée nez à nez avec son agresseur qui s’est jeté sur elle. Il existe, en tout et pour tout, trois centres spécialisés en Belgique francophone. Les refuges de Liège, La Louvière et Bruxelles, débordés, survivent tant bien que mal, avec des bouts de ficelle, grâce notamment au bénévolat d’une partie de leur personnel.

Il semble tout de même que la justice évolue en matière de violence conjugale ?

E L’expérience  » tolérance zéro « , au parquet de Liège, a montré ses fruits. Il est maintenant question de former des magistrats spécialisés au parquet de Bruxelles. Mais aucun délai n’a été fixé pour mettre sur pied cette cellule spécifique. En outre, contrairement à Liège, les associations de terrain n’ont pas du tout été consultées par les magistrats responsables de ce projet.

Dans les commissariats de police, l’accueil des victimes ne s’est-il pas amélioré ?

E Nous avons effectué une enquête via nos groupes locaux ( NDLR : Amnesty Belgique compte 35 000 membres). Un questionnaire type a été remis aux acteurs de première ligne, notamment à toutes les autorités communales, aux CPAS et aux zones de police de Belgique francophone. Il en ressort qu’un quart des zones de police se disent sensibilisées à la problématique de la violence conjugale. Mais c’est toujours à l’initiative du chef de zone qui décide d’en faire une priorité ou non.

Et qu’a donné votre enquête au niveau des autorités communales ?

E En quatre mois d’enquête acharnée, et malgré nos assurances de ne pas publier un  » hit-parade  » des mauvais élèves, seulement 60 communes sur 289 ont répondu au questionnaire. Cela ne signifiait pas forcément que leurs réponses étaient positives. Au contraire. Celles qui mettent une structure spécifique en place sont minoritaires. Bref, la lutte contre la violence conjugale au niveau communal, c’est une catastrophe ! Nous comptons vivement interpeller les élus locaux d’ici aux prochaines élections au mois d’octobre.

On peut imaginer qu’une femme battue se rend d’abord chez son médecin. Qu’en est-il des professions médicales ?

E Le Service public de la Santé a mené une enquête sur le sujet, en octobre dernier. Sur 1 500 médecins généralistes francophones sondés, 161 ont répondu. C’est déjà révélateur. Parmi ceux-ci, trois sur quatre se sont dit insuffisamment préparés à la problématique de la violence conjugale. Voilà des chiffres très inquiétants.

A vous entendre, il semble que rien ou presque ne soit fait en Belgique pour lutter contre la violence conjugale…

E Ce n’est en tout cas pas une priorité politique. Contrairement à un pays comme l’Espagne qui s’est doté d’un arsenal législatif performant et s’est donné les moyens de sa politique ( NDLR : un budget de plus de 60 millions d’euros).

Quel message adresser à nos respon-sables politiques ?

E Assez de promesses, place aux actes ! La violence conjugale concerne une électrice sur cinq…

Thierry Denoël

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