Vent de folie sur Bruxelles

Confrontés à une vie trop dure, de plus en plus de Bruxellois  » pètent les plombs « . Au risque d’être conduits manu militari chez un psychiatre pour une  » mise en observation « . Cette procédure, à l’origine exceptionnelle, devient de plus en plus courante. Dérapages en vue ?

(1) Ce 22 novembre, une journée de réflexion a été organisée par le réseau Bruxelles Est sur le thème  » L’augmentation des demandes d’expertise pour une mise en observation : symptôme de malaise urbain ? ».

On a sonné à la porte. Il a ouvert. Face à lui : deux policiers. Ils l’ont amené dans un hôpital bruxellois, chez le psychiatre. A charge, pour ce dernier, de décider d’une mise en observation afin de réaliser une expertise de l’état mental de ce  » patient malgré lui « . C’est vrai que cet homme n’est pas un voisin facile. Trop souvent, on l’entend hurler ou menacer. Ce matin, on l’a même vu passer sa colère sur une poubelle. Alors, allez savoir ! Puisque la loi le permet, un proche ou un voisin a interpellé un procureur, qui a enclenché une mesure d’urgence. Voilà pourquoi, ce jour-là, toute affaire cessante, un psychiatre hospitalier interrompra son travail et se retrouvera, une fois de plus, devant une personne amenée là contre son gré ou sans l’avoir décidé. Le spécialiste devra, et vite, s’il vous plaît, dire si une mise en observation semble indiquée. Elle peut durer, dans un premier temps, jusqu’à dix jours…

 » En 2001, sur demande de la police ou de citoyens, le parquet de Bruxelles a ouvert 903 dossiers de ce type, explique Lydwine Verhaegen, sociologue de la santé mentale. En 2004, on en a compté… deux fois plus. Pour 2005, on constate déjà une augmentation de 30 % par rapport à l’année précédente.  » Bruxelles serait-elle devenue une ville peuplée de  » fous  » ou de personnes si dérangeantes qu’il faudrait les interner aussitôt ?

 » L’ancienne loi sur la collocation présentait de nombreux aspects négatifs et entraînait des abus, raconte le Pr Vincent Dubois, chef du service de psychiatrie adulte aux cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles. Les dispositions législatives de 1990 permettent de mieux respecter les droits des patients. En revanche, nous n’avions pas imaginé que la procédure d’urgence, prévue par cette loi, avec une demande possible de mise en observation psychiatrique et d’expertise, allait devenir la règle, alors qu’elle avait été conçue pour répondre à des cas exceptionnels.  » Lors d’un colloque qui se tenait cette semaine, un signal d’alarme a officiellement été lancé (1).

Cache-misère

Aux cliniques Saint-Luc, sur les centaines de personnes conduites aux urgences chaque année en vertu de cette procédure, une mise en observation n’est effectivement acceptée que pour… 44 % des personnes.  » Nous ne nions pas que ces hommes et ces femmes, qui sont souvent assez jeunes, ont des problèmes : mais la psychiatrie – et, en tout cas, l’internement – ainsi que la tentation de tout médicaliser, ne sont pas forcément les meilleures réponses à leur apporter « , souligne le Pr Dubois.

 » En réalité, les études épidémiologiques montrent que le nombre de malades mentaux reste stable, assure Lydwine Verhaegen. En revanche, on constate une nette progression des cas de personnes confrontées à une souffrance psychique devenue invivable, pour eux ou pour leur entourage. Or cette souffrance se bâtit sur des indicateurs sociaux, véritables facteurs de risques.  » Les plaies qui mènent à  » la folie  » ? L’isolement (à Bruxelles, 25 % de personnes vivent seules), le chômage (20,9 %, et 33 % parmi les jeunes), une augmentation de la pauvreté et du surendettement (dû, en grande partie, à l’explosion du coût des logements) : dans la capitale, toutes ces causes s’accumulent. Elles poussent les individus  » à la faute  » : hors jeu, ils craquent, deviennent dérangeants, marginaux, inquiétants, insupportables pour un entourage lui-même à cran, et dont le seuil de tolérance semble plus vite atteint face aux troubles de l’ordre public.  » Dans ce contexte, remarque Lydwine Verhaegen, et alors que les services de santé mentale sont déjà débordés, on se tourne vers la psychiatrie et on lui demande de jouer un rôle d’assistance.  » Bref, de servir de cache-misère du malaise urbain.

Pourtant, depuis des années, à Bruxelles, des spécialistes de la santé mentale se battent pour que la société ne relègue pas les fous ( » En général, ils ne sont pas dangereux « , précise le Pr Dubois), les marginaux ou les perturbateurs derrière les murs des hôpitaux.

Maillage

 » Les situations qui posent problème sont de plus en plus complexes. Elles réclament un grand nombre d’intervenants aux compétences et aux objectifs divers. Tous gravitent autour des personnes concernées. Le risque, c’est que chacun d’entre eux se sente finalement incompétent, isolé, seul dans son coin. Et que tous finissent, en désespoir de cause, par tenter de refiler la  » patate chaude  » aux urgences psychiatriques. C’est pour tenter de sortir de ce schéma que nous avons constitué un réseau « , souligne Stéphanie Martens, psychologue et coordinatrice du Réseau Bruxelles Est.

Policiers, travailleurs sociaux et de la justice (avec les services d’aide aux victimes, par exemple), membres des centres de service de santé mentale et des services d’urgence ont appris à s’y connaître. Ils ont mieux compris les rôles et les limites de chacun, quand et comment faire appel aux bons interlocuteurs. Ils y ont partagé leurs expériences (y compris, parfois, celle de leur impuissance). Ou sont devenus davantage conscients des dérives possibles d’une attitude prônant le tout sécuritaire et le gommage des différences. Bref, ils essaient, ensemble, de colmater les brèches et d’éviter les dérapages.

 » Dans certains immeubles, c’est à chaque étage qu’on trouve une personne précarisée ou une autre en souffrance sociale et/ou psychologique, constate Stéphanie Martens. Si ces hommes et ces femmes ne présentent souvent aucun danger, il n’en reste pas moins qu’ils peuvent perturber sérieusement leur entourage (famille, voisins…), par exemple en criant la nuit et en empêchant ainsi les autres de dormir ou en les menaçant régulièrement, créant ainsi un climat subjectif d’insécurité. Les conduire à l’hôpital pour une mise en observation (qui sera probablement refusée), une fois, deux fois, cinq fois, ne règle rien du tout. En revanche, grâce au réseau, avec un cadre de travail plus souple, les divers intervenants policiers, sociaux et psys vont peut-être trouver davantage les moyens de soutenir la personne qui craque, tout en rassurant et en aidant l’entourage. Cela permet finalement à tous de vivre côte à côte.  » Accessoirement, de telles mesures coûtent probablement moins cher que le  » système des portes tournantes « , c’est-à-dire celui des hospitalisations à répétition.

 » Il est possible de construire un maillage autour des individus en souffrance et de les laisser vivre en ville, où ils ont toute leur place « , insiste le Pr Dubois. Cependant, et même si la création d’un réseau est un incontestable  » plus « , ses membres ne sont pas dupes : ils se savent, aussi, les acteurs d’un scénario dans lequel ils posent des emplâtres sur une jambe de bois. Un exemple qui en dit long ? On aurait pu imaginer que le secteur du logement ou celui du social soutiendrait de tels réseaux santé (la Cocof ne les subsidiera plus dès la fin de 2006), puisque, finalement, les problèmes sont souvent liés. Mais, apparemment, cela ne fait pas encore tilt dans le chef de certains décideurs politiques bruxellois : ils n’y voient manifestement aucun intérêt. Petit problème : des psychiatres commencent à clamer haut et fort qu’ils refusent de laisser croire plus longtemps qu’ils sont là pour tout régler, et pour le faire dans l’extrême urgence. Même s’ils se donnent de meilleurs moyens, grâce à des réseaux bien construits, destinés à permettre à chacun de vivre… dans une ville de fous.

Pascale Gruber

Face à des situations de plus en plus complexes, les intervenants sociaux risquent de se sentir isolés ou incompétents.

Le risque, c’est de finir, en désespoir de cause, par refiler  » la patate chaude  » aux urgences psychiatriques

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