Venise en nos miroirs

Guy Gilsoul Journaliste

Entre propositions et démonstrations, critiques du monde et poétiques, vacarmes et silences, la 54e Biennale demeure, par son ampleur, la plus grande manifestation de l’été 2011.

L’été vénitien vit à l’heure de la 54e Biennale. Direction : les Giardini. Dès l’ouverture, à 10 heures, la foule se presse à l’entrée de la plus grande manifestation internationale d’art contemporain de l’année. Quelques minutes plus tard, devant certains pavillons (l’Angleterre et les Etats-Unis en tête), les files s’allongent. Certains attendront plus de deux heures avant de pouvoir découvrir l’installation proposée. Car oui, ici, le spectacle est de mise et les moyens pour étonner le public ne lésinent ni sur le budget ni sur l’effet. Entre les artistes, ce sera à qui attirera le plus de regards, et la concurrence est féroce. Le public ? Extrêmement varié, contrairement à une idée toute faite. Et, dans les allées, les mascarades sont monnaie courante. Le jeu aussi. Ainsi ce vieil élégant qui a enfoui son visage dans un sac rouge photographié par sa très jeune compagne, ravie. Il faut dire que le sac en question est marqué du slogan : Frei Wei Wei, en référence à l’emprisonnement de l’artiste dans les geôles chinoises. Après tout, on a une conscience politique ou on n’en a pas ! Là, une femme en robe de mariée cherche un mari. Clic, encore une photo. Elle est là pour cela ! Par le détail, une paire de chaussures ou de lunettes, un bijou, une coiffure, l’art du paraître s’affiche, drôle parfois, pitoyable souvent. Le chic côtoie le kitsch, le milliardaire fraie avec l’anarchiste et l’amateur averti se perd au milieu de tous les autres, curieux pour la plupart. Les uns joueront à ceux qui savent, le plus grand nombre vient pour être surpris. Les derniers, minoritaires, pour faire des  » affaires « , repérer l’artiste émergent ou se féliciter d’avoir misé sur le bon cheval. Parmi eux, bien sûr, les marchands d’art, conservateurs de musée, critiques et commissaires.

Les artistes ? Certains se sont déguisés en artistes, d’autres préfèrent la discrétion. Et dans l’ombre, il y a enfin une multitude de responsables politiques, car, ici, c’est la loi du genre. La manifestation offre en effet, via les pavillons nationaux, l’opportunité de communiquer au monde l’image conforme, lisse et superlative du pays. Sans rire, sous le ciel toujours bleu, la critique sera autorisée ; la liberté, affichée. Deux exemples. L’Amérique pointe l’héroïsme militaire. Dès l’extérieur du pavillon, dans un bruit assourdissant, le visiteur assiste à la course d’un sportif de haut niveau, s’entraînant sur les chenilles en roue libre d’un char d’assaut renversé. Performance ? Propagande ? Dénonciation ? L’art de la démonstration n’évite pas toujours l’écueil du populisme.

Autre pays, autre slogan avec les Emirats arabes unis qui portent haut leurs rêves de femmes libérées en proposant des photographies de scènes très évocatrices de sensualité, alors qu’au guichet d’accueil le noir reste de rigueur pour les hôtesses. En réalité, la Biennale est une immense kermesse. Jeunes, vieux routards, belles entretenues et séducteurs hormonés entrent dans les pavillons comme dans autant de palais des glaces ou de manèges de l’horreur. Ils cherchent l’étonnement, l’émerveillement, le petit pincement au c£ur, la stupéfaction avec, comme bouclier, l’appareil photographique au bout du bras. Les £uvres deviennent souvent le fond d’un décor devant lesquels ils joueront les premiers rôles, toutes dents dehors. L’art et le narcissisme font ici bon ménage. Peu importent le concept de l’artiste et la forme, pourvu que ce soit original, impressionnant, coloré et somme toute joyeux. Souvenirs, souvenirs. Ils viennent pour participer à un rituel, rendre hommage à l’art souvent posé comme le calice sur l’autel des églises. Est-ce un hasard si le Lion d’or a été attribué au pavillon allemand pour l’installation de Christoph Schlingensief (décédé en 2010), dont l’£uvre évoque d’abord l’intérieur d’une église. L’art comme messe ? En tout cas, il y a bel et bien rituel.

Venise. Jusqu’au 27 novembre. www.labiennale.org

GUY GILSOUL

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