Venins

Cela fait longtemps déjà que les éditions Phébus s’emploient à soigner nos plus légitimes nostalgies et notamment à ressusciter les grands romans populaires anglais du xixe siècle (ceux de Charles Dickens, William Wilkie Collins et quelques autres), dont beaucoup sont aussi des témoins précieux de la vie sociale et des confrontations entre aristocratie,  » classes laborieuses « ,  » bas peuple  » miséreux et truanderie. Une veine dont même certains auteurs d’aujourd’hui ont exploité la richesse et le romantisme en fagotant des romans  » à l’identique « . Avec des réussites remarquables, comme celle du Quinconce de Charles Palliser, en 1989 (Phébus, 1993 pour l’édition française).

L’Anglaise Linda Newbery, qui vit actuellement dans le Northamptonshire, se situe dans cette lignée, même si De pierre et de cendre (Set in Stone) exhale aussi des parfums gothiques qui la rapprochent davantage des s£urs Brontë. Les ingrédients en annoncent les fragrances : un manoir isolé dans une forêt du Sussex et baptisé Fourwinds. Y vivent, à la fin du xixe siècle, l’impérieux Ernest Farrow, riche aristocrate, veuf de fraîche date, ses filles nubiles Marianne et Juliana, leur gouvernante à peine plus âgée qu’elles et qui ne déparerait pas un film de James Ivory. Lorsque débute le récit, ils sont rejoints par Samuel Godwin, le jeune et déjà brillant artiste engagé par Farrow comme précepteur et pour enseigner le dessin à ses filles, les distraire de leur deuil et hâter la convalescence de Juliana qui sort de maladie. En liaison avec son nom, les quatre façades de Fourwinds sont dédiées, sculptures superbes à l’appui, aux quatre vents. Sauf que, pour des raisons obscures, le Vent d’Ouest, ou du moins sa représentation, manque à l’appel et que le sculpteur s’est vu renvoyer brutalement en même temps que l’ancienne gouvernante, peu avant l’arrivée de Godwin. Au fait, comment est-elle morte, l’épouse d’Ernest Farrow ?

Sous la plume de Linda Newbery, ce fertile terreau produit des inflorescences hautement vénéneuses dont l’effeuillage mène de surprises en effarements. Avec, en filigrane, l’image de violence et de fragilité que donne la jolie Marianne, la  » sauvageonne  » fantasque qui fascine Godwin. Cela dit, dans la bonne tradition du genre, après le déchaînement des éléments, c’est sur une mer apaisée que, bien des années plus tard, le récit rentre au port après avoir ménagé les innocents et expurgé ses venins.

De pierre et de cendre, par Linda Newbery. Traduit de l’anglais par Joseph Antoine. Phébus, 399 p.

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