Vaisseau fantôme

La Maison de David, par Michel Lambert. Le Rocher, 205 p.

Il n’y a jamais, parmi les personnages des romans et des nouvelles de Michel Lambert, ni  » bons  » ni  » mauvais « . Pour la bonne raison qu’il s’agit précisément de vrais personnages. D’une vérité et d’une humanité qui ridiculisent les standards manichéens. Des gens qui vivent avec leur bagage de difficultés et leur besoin d’amour, paumés ni plus ni moins que chacun peut l’être quand il prend conscience de l’inaptitude la mieux partagée du monde : celle à satisfaire ses propres attentes et surtout celles des autres. Et, pour que l’existence se révèle dans toute sa diversité et dans toute son épaisseur, l’humour y tient aussi sa place. Pas seulement l’humour douteux dont la vie elle-même a le secret, mais celui de la tendresse du regard porté sur ses victimes et dépourvu de toute ironie. L’art de Lambert, c’est aussi d’organiser un univers romanesque très dense, où ces personnages évoluent selon une sorte de ballet où la  » scénographie  » est toujours signifiante et où tout – paroles, gestes, décors – est retentissement.

Avec La Maison de David, le titre lui-même témoigne déjà, à travers Martial, le personnage central de ce dernier roman, de la sensibilité de l’auteur aux signes et aux symboles. On connaît, derrière le théâtre de la Monnaie, dans la rue Léopold, cette maison de maître où vécut – et mourut – le peintre Louis David (exilé à Bruxelles pour cause d’allergie aux Bourbons) et aujourd’hui laissée pratiquement à l’abandon. C’est la reproduction d’une de ses toiles romaines dans le Larousse qui avait suscité la vocation picturale de Martial enfant. Adulte, il voit dans les dégradations de cet illustre bâtiment l’image du délabrement mental de son frère Serge – sa seule famille -, mais peut-être est-ce aussi l’échec de sa propre création artistique qu’il a inconsciemment pressenti lorsque cette vision s’est imposée. Personnage d’une passionnante ambiguïté que ce Martial. Peintre et professeur d’académie, il enseigne aussi le dessin à des détenus et entretient avec son frère névrotique – habitant en milieu protégé – un rapport où l’amour le dispute à la ranc£ur, à l’agacement et parfois même à la haine, ce qui attise, chez cet homme honnête envers lui-même, un vif sentiment de culpabilité. Si les femmes l’attirent, il est rétif à tout engagement, et sa conduite, d’une grande générosité envers elles comme envers les autres en général (dont Max, ce jeune prisonnier condamné à une lourde peine, auquel il donne des cours), va de pair avec une sorte de repli desséchant et notamment la peur panique d’une éventuelle paternité. Toutes choses qui font dire à une amie reconnaissante de son aide constante et attentive qu’il n’a pas de c£ur mais qu’il l’a sur la main. Autour de cet être complexe, rongé par le doute sur lui-même, sur son £uvre et sur son rapport à Serge et aux autres, gravite tout un petit monde qui témoigne du talent de portraitiste de l’auteur et de ce plaisir qu’il prend à créer des personnages à la fois pittoresques et véridiques. Comme cet ami écrivain, cyclothymique et hanté par la terreur de plagier inconsciemment une £uvre existante ou comme ce touchant mythomane arménien, sosie de Toulouse-Lautrec, joueur repenti qui se vante, entre autres hâbleries majuscules, d’avoir failli ruiner le casino d’Ostende, mais qui chante aussi des berceuses de son pays, d’une beauté à pleurer. Comme la jeune femme qui, entre passion et désenchantement, partage la vie de ce drôle de type, ou comme cette actrice à la voix d’or, partagée, elle, entre le sentiment amoureux qu’elle inspire à Martial et la volonté de se consacrer entièrement à son métier.

Cette ronde – c’est une fois de plus l’image qu’imposent tant la diversité que la cohérence des rapports entre les personnages -, que suggère-t-elle en fin de compte ? Que ce n’est pas une mince affaire d’être  » juste quelqu’un de bien « , comme le moulinait un tube de naguère, et que l’on s’illusionne volontiers sur soi-même en passant avec entrain – et peut-être un aveuglement plus ou moins volontaire – à côté des réalités profondes ? C’est en tout cas ce qui apparaîtra à Martial dans sa relation à Serge et à travers la révélation soudaine de sa propre indigence et de sa coupable méprise (son mépris ?) concernant aussi bien son frère que les ressorts de la véritable création et de l’expression artistique. Ainsi se délite la maison de David. Celle d’où, au temps de sa splendeur,  » l’illustre peintre devait observer les danseuses et les cantatrices qui se hâtaient vers l’entrée de service, la bouche pleine de rires et de taquineries  » ou  » pouvait les contempler en train de se déshabiller dans leur loge  » (peintre ou romancier, on sait ça, l’artiste est toujours un voyeur). Aujourd’hui reste cette façade rongée par la décrépitude. Mais, chez Michel Lambert, le désespoir n’a jamais le dernier mot. Dans ce roman comme dans ses autres livres, la devise de ses personnages pourrait s’associer au fameux  » il faut tenter de vivre « , et souvent c’est un vaisseau fantôme qui sombre dans le naufrage alors que la réalité enfin assumée offre au naufragé la petite planche de salut – petite mais essentielle – de l’amour, de l’amitié ou de la fraternité. Et c’est un peu la route de l’espérance, celle qui conclut les films de Chaplin, qui, après la tempête, s’ouvre sous les pas de Martial et de son frère. D’ailleurs, la maison aux fenêtres  » condamnées  » de la rue Léopold serait aujourd’hui en instance de restauration.

la chronique de ghislain cotton

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