Une vraie révolution

Aux  » golden sixties  » succède une longue période d’austérité. Sur fond de tensions communautaires, de la montée de l’extrême droite, de la mondialisation, de la désagrégation des  » piliers  » et d’une désaffection à l’égard du monde politique. La Belgique est sens dessus dessous

Que d’événements, au cours des trois dernières décennies ! La Belgique se transforme résolument en un Etat fédéral, les res- trictions succèdent aux  » golden sixties « , les  » piliers  » politiques, religieux et syndicaux traditionnels s’érodent, la mort du roi Baudouin provoque un sursaut de la  » conscience belge « , l’affaire Dutroux crée le séisme, les écologistes accèdent au pouvoir. En un peu plus de trente ans, la Belgique change radicalement de visage. Et mesure qu’elle n’est qu’un très petit pays dans le vaste monde. Nous avons demandé à l’historien Philippe Destatte de nous aider à décrypter les mutations marquantes de ces dernières années. Directeur de l’Institut Jules Destrée (le centre de recherche sur le développement régional wallon), il enseigne l’histoire contemporaine à l’université de Mons-Hainaut ainsi que la prospective à l’université Denis Diderot-Paris-VII.

Le Vif/L’Express : On a l’impression qu’en un peu plus de trente ans tous les repères ont disparu, que toutes les clés d’analyse traditionnelle de la société belge ont changé…

Philippe Destatte : J’aimerais, d’abord, émettre une réserve d’historien : cette période est très délicate à analyser. L’historien ne peut pas s’enfermer dans le temps  » court « . Or trente, vingt, dix ou cinq ans, c’est peu, très peu. On n’a pas le recul nécessaire et on ne dispose pas de toutes les sources. Prenez, par exemple, les archives de Jean Gol, qui fut longtemps l’un des acteurs majeurs de la vie politique : on ne peut pas encore les consulter. Si l’on veut éviter d’être le simple notaire de faits et d’événements, même essentiels, il faut tenter de les dépasser et d’identifier ceux qui s’inscrivent dans une tendance, une rupture ou en interaction avec le système global. Et la globalité, justement, est le premier facteur qui caractérise le mieux la période comprise entre la fin des années 1960 et le début du xxie siècle. Avec l’effondrement du bloc soviétique, l’ouverture des frontières et l’approfondissement de l’intégration européenne, les idées et les hommes n’ont jamais circulé aussi librement. Et cela n’est évidemment pas sans répercussions chez nous. Pour prendre un seul exemple, les slogans  » Walen buiten  » et  » Walen go home « , que l’on clamait à Louvain, en 1968, font allusion au  » US go home  » scandé à l’égard des Etats-Unis durant la guerre du Vietnam. On se bat contre l' » impérialisme  » étranger… Tout ce qui se passe en Belgique, à tous les niveaux, est étroitement dépendant de ce qui se passe ailleurs. Cet accroissement de l’interdépendance est l’une des mutations primordiales de cette époque. De même, on y vit une véritable transformation, que je baptiserais de révolution cognitive : on quitte progressivement les sociétés industrielles.

Une révolution entraîne souvent un changement de modèle. Le  » modèle belge « , celui des piliers et de la concertation sociale, a-t-il vécu ? Et par quoi a-t-il été remplacé ?

Les grilles de lecture idéologiques anciennes apparaissent obsolètes, mais malgré tout, elles restent encore largement utilisées. D’où un certain décalage, des déséquilibres politiques et un  » mal-être  » citoyen. Les mutations mondiales ont entraîné – et ce n’est pas fini – une déstabilisation sociale. Les structures s’effritent, un nouveau modèle de gestion politique se développe. On passe d’une démocratie de concertation à une démocratie  » citoyenne « , selon la formule de Jean-Luc Dehaene. En Belgique, ce passage s’est effectué à travers la politique d’assainissement des finances publiques menée depuis le début des années 1980. Elle a cassé notre modèle de concertation et a grandement contribué à la désaffection de l’action collective. La politique a perdu son aura. Au fur et à mesure que les  » chefs « , les syndicats et les partis s’affaiblissent, le citoyen, lui, s’affirme en tant qu’individu. Le voilà en quête de sens. De nouveaux mouvements sociaux apparaissent, qui ont en commun une critique du libéralisme économique et d’une  » politique politicienne  » qui aurait oublié le citoyen et la qualité de la vie. Un seul de ces nouveaux mouvements, le mouvement écologiste, parvient à se transformer en un parti politique durable. En 1981, les jeunes partis Ecolo et Agalev font élire leurs premiers députés à la Chambre. Moins de deux décennies plus tard, ils entreront dans les divers gouvernements.

Et, une législature plus tard, Ecolo se fait éjecter du gouvernement fédéral et des gouvernements wallon et de la Communauté française, tandis qu’Agalev est au bord du gouffre. On est entré dans l’ère du zapping électoral ?

On se trouve en pleine transition. Il n’y a plus d’adhésion à l’action politique parce qu’il n’y a plus d’idéologie. Avant, on ne pensait pas, on s’inscrivait dans une logique. Ces trente dernières années, on est entré dans une phase de grande complexité ; il n’y a plus de repères sûrs, tout le monde se cherche. Jusqu’il y a peu, la population se voyait dans une logique de progrès constant. C’était un grand espoir. Dès le début des années 1970, les  » seniors  » se sont mis à douter que la génération suivante bénéficierait d’un plus grand bien-être que la leur. La globalisation, la flexibilité croissante du travail ainsi que le chômage ont rendu les perspectives incertaines. D’autre part, les progrès de la médecine ont augmenté l’espérance de vie. Cette évolution a bouleversé la gestion de la chose publique, hypothéqué le financement de la sécurité sociale, modifié profondément les structures sociales et économiques. C’est tout le modèle de développement qui est remis en cause. On ne passe pas d’un modèle à un autre en un coup de cuillère à pot.

Revenons aux nouveaux mouvements sociaux : le mouvement féministe se développe fort au début des années 1970. Une révolution, là aussi ?

Le combat en faveur de l’émancipation de la femme n’est pas né de Mai 68. En fait, il a débuté dès la fin du xixe siècle, mais il a connu une forte accélération dans les années qui ont suivi la vague de contestation de la société de consommation. Cette  » deuxième vague  » féministe, notamment inspirée par Simone de Beauvoir et le courant féministe américain, aspire d’abord à un bouleversement radical de la société et opère hors des cadres traditionnels de la politique. Mais, dès 1974, des noyaux féministes naissent au sein des partis politiques existants. Ils s’appuient d’abord sur une stratégie de  » discrimination positive « . Puis, à partir des années 1990, sur celle de l’égalité des sexes. Dans toutes les familles politiques, des femmes insistent sur la nécessité de féminiser la politique. Et cela marche : la présence des femmes au Parlement s’est sensiblement accrue. Mais, dans d’autres secteurs cruciaux, tels l’industrie, les universités, le secteur privé et certaines fonctions de l’Etat, le pouvoir réel laissé aux femmes reste encore ténu. Mais revenons aux progrès : ceux-ci sont sensibles, aussi, dans le domaine sexuel. La loi Herman-Michielsen-Lallemand de dépénalisation partielle de l’avortement (1990) constitue une étape essentielle vers l’égalité des sexes. On se souviendra du  » problème de conscience  » qui s’ensuivit pour le roi Baudouin. Après cela, on s’interrogea beaucoup sur l’exercice de la fonction royale, sans que cette réflexion débouche sur une  » modernisation  » sensible de la monarchie.

Dans un tout autre registre, d’autres événements ont récemment bouleversé la Belgique. Tueurs du Brabant, CCC, Dutroux : les dernières décennies ont échappé à la guerre, mais pas à l’horreur…

Ces événements gravissimes ont marqué les esprits, accentuant encore le malaise. A moins qu’ils n’en soient l’une des conséquences ? Même si les motivations et les actions restent encore largement à décrypter, on peut émettre l’hypothèse qu’il y a un lien sociétal entre les attaques sanglantes de grandes surfaces par ceux qu’on a appelés les tueurs du Brabant wallon (1982-1985), le terrorisme des Cellules communistes combattantes (1984-1985), les voix recueillies par les partis fascistes du Vlaams Blok, du Front national et d’Agir, ou encore des réactions populaires comme la Marche blanche du 20 octobre 1996. Même si ces événements sont de nature différente, ils s’inscrivent dans le contexte de ce  » mal-être  » citoyen. Les critiques fusent sur l’évolution que prend la société et contribuent à déstabiliser l’Etat. Ces événements peuvent être lus à la fois comme un moteur de ces critiques, mais aussi comme un de leurs effets.

Comment le monde politique a-t-il réagi à ces mutations, à ces nouvelles demandes venant de la société ?

Certains responsables politiques ont, certes, tenu de grands discours sur la  » nouvelle culture politique « , pour répondre au malaise de la société  » civile  » après les émotions suscitées par l’affaire Dutroux et la crise sanitaire de poulets à la dioxine (1999). Mais ces déclarations d’intentions n’ont pas débouché sur beaucoup de changements concrets, si ce n’est dans le domaine éthique, avec la dépénalisation partielle de l’euthanasie (2002) et l’autorisation des mariages homosexuels (2003). La loi sur le financement public des partis politiques, votée en 1989 et modifiée à plusieurs reprises depuis lors, notamment dans la foulée de l’affaire Agusta-Dassault (1994-1995), a également moralisé davantage la politique, même si beaucoup reste à faire. Cela dit, la transformation fondamentale de l’Etat belge au cours des trois dernières décennies du xxe siècle me paraît moins provoquée par la contestation citoyenne amorcée que par les grandes crises communautaires qui se succèdent depuis les années 1950. Le démantèlement de l’Etat unitaire s’accélère à partir de la révision constitutionnelle de 1970, instituant officiellement l’existence de trois Communautés (française, flamande et germanophone) et trois Régions (wallonne, flamande et bruxelloise). Portant d’abord sur les matières culturelles, l’autonomie revendiquée tant par les Flamands que par les Wallons, va progressivement s’étendre aux domaines économique et politique. Ce sera surtout vrai à partir de la réforme institutionnelle de 1980. Le succès du développement économique de la Flandre et son dynamisme politique – s’exprimant, notamment, par la fusion de la Communauté et de la Région flamandes – s’accompagnent d’une politique culturelle et d’un discours assez triomphalistes. Cela dit, attention aux idées reçues : il n’y a pas de consensus en Flandre sur l’avenir politique de cette Région. La Flandre ne forme pas un  » bloc  » homogène. Contrairement à ce qu’on dit souvent en Belgique francophone.

Il n’empêche : l’accomplissement économique, politique et social de la Wallonie se révèle nettement plus laborieux…

Depuis 1970, et particulièrement depuis 1974, avec la régionalisation provisoire imaginée par François Perin et les premiers ministres en charge de l’économie wallonne – les Alfred Califice, Jean Gol, Robert Moreau -, la préoccupation majeure des responsables politiques de la Région wallonne est le redéploiement économique, notamment par la recherche de financements nouveaux et d’une plus grande cohésion sociale. Du début des années 1970 à nos jours, la période est également marquée par les tentatives de rénovation de l’enseignement et de la recherche, dans un contexte de financement difficile pour la Communauté française. Tout cela s’accompagne, de plus en plus, d’un discours évoquant la nécessité de doter la Wallonie d’un vrai  » projet de société « . En 1970, l’économiste liégeois Emile Nols et Georges Vandersmissen, directeur de la Fondation André Renard, lancent leurs Projets pour un gouvernement wallon. C’était (déjà !) une sorte de plan de sauvetage. Trente-cinq ans plus tard, avec le plan dit  » Marshall « , nous y revoilà… Aujourd’hui, cependant, la Wallonie est mieux outillée pour répondre à ses priorités. Ses structures se sont profondément modifiées… Cette évolution s’est accompagnée d’un discours sur une Wallonie ouverte et démocratique, respectueuse de ses habitants, quelle que soit leur origine. Ceci représente, à mes yeux, une caractéristique importante de la Wallonie : les forces politiques qui ont le plus clairement revendiqué son autonomie sont aussi celles qui ont défini l’identité wallonne en y associant tous ses habitants, qu’ils soient nés ici ou ailleurs. La vision qui prévaut en Flandre est différente : pour le nord du pays, un Flamand est un Belge qui vit en Flandre (ou à Bruxelles) et qui, surtout, parle le néerlandais.

Et Bruxelles : n’a-t-elle pas toujours été l’empêcheuse de tourner en rond, aux yeux des Flamands et des Wallons ?

La création de la Région de Bruxelles-Capitale, en 1989, devait signer, en principe, la fin de la longue lutte que s’y livrent les Flamands, les Wallons et les Bruxellois francophones depuis le xixe siècle. Mais les rivalités subsistent : Bruxelles reste un enjeu pour le Nord comme pour le Sud. Cela dit, le progrès de l’identification de la population bruxelloise (francophone et puis flamande) à  » sa  » Région est particulièrement marquant dans les dernières décennies du xxe siècle. Il va, d’ailleurs, changer la donne politique en Belgique, en renforçant le sentiment national belge. De même, la dimension européenne de Bruxelles est venue renforcer son caractère de pôle international. On constate une globalisation, une interdépendance, qui s’expriment là bien plus encore qu’ailleurs en Belgique. Celles-ci sont à la base d’un grand esprit d’ouverture, mais elles ont également provoqué des inégalités sociales très importantes.

La Belgique a-t-elle un avenir ?

Ce n’est pas l’historien qui peut répondre à cette question, mais peut-être le prospectiviste. Le premier peut toutefois constater que la Belgique existe davantage aujourd’hui qu’hier. Davantage, par exemple, qu’en 1912, quand Jules Destrée adressait sa fameuse  » Lettre au Roi « . A cette époque, on s’identifiait comme Namurois ou Liégeois, voire comme Flamand ou Wallon, pas tellement comme Belge. De nos jours, la nation et l’Etat belges existent bel et bien : les institutions y ont travaillé depuis 175 ans, y compris, du reste, la Communauté française. En même temps, la Belgique s’assume mieux comme Etat fédéral. Elle est désormais tenue de créer un climat propice au développement régional. Voilà pour les grandes tendances : celles-ci plaident pour la survie de la Belgique, sous une forme fédérale ou confédérale. Mais il y a des accélérations et des ruptures qui peuvent provoquer de nouvelles crises. L’évolution du Vlaams Belang en Flandre constitue, à cet égard, la première incertitude. Si ce parti régresse électoralement, l’avenir de la Belgique sera possible. Si, au contraire, il devait entrer au gouvernement flamand, je ne donnerais pas cher de la peau de l’Etat belge : le parlement wallon pourrait lui-même remettre en cause le pacte scellé en 1830-31. Paradoxalement, les appels au  » front francophone  » représentent, pour moi, un autre danger. Etendre Bruxelles à sa périphérie, comme le désirent certains, remettrait en cause l’édifice fragile longuement négocié et précipiterait l’Etat belge dans une logique d’affrontement entre  » blocs « . La  » nation francophone  » s’opposerait frontalement à la  » nation flamande  » : cette escalade irait à l’encontre du fédéralisme, qui, par définition, suppose le dialogue. Et Bruxelles risquerait, alors, de ressembler à Sarajevo… l

Entretien : Isabelle Philippon

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