Une société malade de la pédophilie

Philippe Toussaint, rédacteur en chef du Journal des procès

Au moins aurons-nous appris quelque chose d’instructif au procès dit du collège Saint-Pierre (Uccle), qui en est aux plaidoiries de la défense des enseignants acquittés en première instance, à savoir que le mot « enfant «  vient du latin infans, participe présent de fari, parler, l’ infans (le « in » étant privatif) étant celui qui ne parle pas. On pourrait en déduire que l’ infans est encore trop petit pour s’exprimer avec des mots, qu’il n’en est pas encore au stade suivant, que désigne en latin le mot puer (d’où vient puéril), c’est-à-dire celui qui est en âge de parler. Mais ce n’était pas ainsi que l’entendait Me Marc Preumont, pour qui l’enfant, par « un extrême contraire » de l’étymologie, était devenu, avec un procès comme celui-ci, porteur d’une parole qui devait absolument être entendue. L’enfant serait devenu celui qui révèle, celui qui ne ment pas. Des adages viendront à la rescousse comme « La vérité sort de la bouche des enfants «  . Ou des contes qui font partie de notre inconscient collectif, comme celui d’Andersen où seul l’enfant a la franchise de faire observer que le roi est tout nu, ce qu’aucun adulte présent n’osait noter, par quelque respectueuse pudeur.

La thèse de la défense est pourtant qu’il conviendrait de ne pas céder à cette sacralisation et qu’il faudrait reconnaître qu’un enfant ment parfois. C’est le fond du problème de cet interminable procès où la parole des enfants qui auraient été victimes d’actes de pédophilie, aurait suppléé en quelque sorte aux défaillances des experts. Très bien, mais peut-être faudrait-il nous interroger alors sur la nature de l’enfance, sur le statut de l’enfant dans notre société et sur le crédit qu’il convient finalement d’accorder à ce qu’il dit.

Mon grand-père paternel, qui était colonel d’artillerie, jugeait convenable que les enfants ne parlent pasà table et que, d’une manière générale, ils devaient laisser parler « les grands ». Ce n’est plus de saison. Aujourd’hui les enfants parlent à table avec les grands, qui les écoutent et discutent avec eux. Leur avis n’est plus tenu pour négligeable et leur point de vue serait toujours pour le moins intéressant.

J’aimerais pour ma part, en ce qui concerne l’attention et surtout le crédit qu’il convient d’accorder aux paroles d’un enfant, partir du constat qu’avant l’âge « de raison », sa supériorité intellectuelle est écrasante, jusqu’à ce que, croyant devoir imiter les grands, il se stupidifie, comme il advient toujours à ceux qui font semblant. Les preuves de cette supériorité abondent: un enfant, par exemple, apprendra sans difficulté plusieurs langues à la fois, passant tranquillement de l’une à l’autre, performance qui, plus tard, lui coûtera mille peines. Il suffit presque de donner à un enfant l’occasion d’apprendre pour qu’il devienne un prix Nobel de physique ou d’économie!

Soutenir qu’il ne ment jamais est une autre paire de manches. Pourquoi sa supériorité intellectuelle sur les adultes le priverait-il de la ressource du mensonge, de l’art de feindre qui est un jeu par excellence? Et en quoi, s’il vous plaît, serait-ce indigne de lui? En réalité, ce serait indigne de l’image que nous voulons nous faire de lui, que nous lui imposons et qui est celle de la naïveté, inhérente d’après les adultes, à sa faiblesse physique. Ce leurre est vieux comme le monde, les moyens intellectuels d’un enfant, c’est-à-dire d’un être humain capable de n’importe quoi, étant parfaitement étrangers à ce que nous escomptons de lui. Comme à n’importe quel âge, il est libre de mentir ou non.

Le procès dit du collège Saint-Pierre est-il celui d’un emballement, d’un mécanisme qu’on n’a pu maîtriser, en somme un peu comme à d’autres époques, les procès de sorcellerie menèrent les juges les plus raisonnables à croire aux pires sornettes? Le raisonnable, qui devrait toujours l’emporter, a-t-il cédé à ce qu’il faut bien appeler une passion?

La notion même de pédophilie est effrayante. Je suis malade de ces affaires qui sont de plus en plus nombreuses. Qu’est-ce que c’est, à la fin, que tous ces gens-là qui nous feraient croire que cette abomination serait quasiment ordinaire ? On a dit qu’un quart de la population, en Belgique, avait « un problème de santé mentale ». Bientôt, peut-être, ce sera la moitié? J’en ai peur, en effet, car c’est notre société qui est finalement bien malade, le procès du collège Saint-Pierre n’étant sans doute qu’un épiphénomène d’une pathologie plus vaste.

Tout le monde ou presque convient qu’on ne devrait pas condamner les prévenus dans cette affaire, sauf le cas échéant à des peines de principe, à de simples déclarations de culpabilité, sans emprisonnement ni même amende. On exténue ainsi la justice pénale, ce qui tendrait à dire, en bon belge, qu’on ne sait plus de chemin…

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