Une remarquable stratégie turque

L’Europe libérée des nazis avait mauvaise conscience et le sionisme eut le vent en poupe. Mais ce vent a tourné. Israël dépense actuellement tout son capital de sympathie. Il déclare vouloir la paix ! Mais alors quelle soldatesque pourra ou voudra déloger les cinq cent mille colons accrochés à leur Terre promise ? Et l’usage du phosphore sur les civils de Gaza en riposte aux roquettes du Hamas a suscité une forte réprobation internationale. Certes, mais l’on peut s’étonner que soudain la Turquie prenne ainsi le mors aux dents. Une explication a des chances d’être pertinente.

L’armée turque et les juges de haut rang s’estiment dépositaires du testament laïque de Mustafa Kemal. Ces deux pouvoirs gênent l’islamisation du pays. En effet, un parti à fondement religieux est interdit et peut être dissous et ses dirigeants déclarés inéligibles.

Excédés par l’islamisation larvée engendrée par l’AKP (parti pour la justice et le développement, au pouvoir), les militaires ont grondé et les juges l’ont averti qu’il risquait d’encourir leurs foudres. La réaction de l’AKP fut habile et fulgurante. Un complot découvert opportunément permit de décapiter l’armée et de décider de modifier la Constitution laïque.  » L’Union européenne conditionne notre adhésion à la primauté du civil sur le militaire  » devint l’argument clé destiné à convaincre le parti laïque de voter lui aussi cette réforme qui exige les deux tiers des voix. Le mode de désignation des juges fut également visé en s’orientant vers moins de cooptation (système qui favoriserait trop le  » clan  » laïque) et plus d’ingérence du politique.

Refus du parti laïque et, instantanément, l’AKP annonça un référendum qui l’avantagerait car il est largement majoritaire dans le pays. Mais surprise ! Le parti laïque se dote d’un nouveau dirigeant charismatique, adoré par le peuple. Crédité de 40 % de l’électorat, il pourrait barrer la route à l’AKP ou, au moins, tempérer la modification de la Constitution.

Alors est montée une opération maritime, médiatisée à l’extrême, en faveur du Hamas, chapeautée par une organisation humanitaire qui  » côtoie  » l’AKP. L’AKP en retire un prestigieux avantage politique interne et international à la veille du référendum destiné à supprimer les tutelles menaçantes de l’armée et de la justice. Et, coup double, la  » bavure  » israélienne – opportune ou provoquée, on attend une enquête impartiale – libère la Turquie de ses vieilles obligations d’alliance avec l’Etat hébreu, mal supportées par les électeurs de l’AKP.

Jacques Rifflet, professeur de politique internationale

et d’étude comparée des religions (ULB).

Jacques Rifflet

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