Une partie de jambes en l’air

Il n’y a aucune raison de croire qu’on ne puisse transplanter la jambe d’un Noir sur un Blanc !  » s’exclame le Pr Frédéric Schuind, orthopédiste et traumatologue à l’hôpital Erasme (Bruxelles). En revanche, et même si l’opéré semble confiant en l’avenir, la tentative illustrée sur ce détail du Retable des saints Abdon et Sénen (1459-1460) de Jaime Huguet paraît vouée à l’échec. Saint Côme et saint Damien, les jumeaux à l’ouvrage, ont beau donner l’impression d’ajuster comme des mécaniciens le membre d’un Maure mort sur leur patient fraîchement amputé, c’est tout du bluff.  » A l’époque, les techniques de réparation vasculaire, pour restaurer les flux sanguins ne sont pas connues. Le rôle de la circulation sanguine n’est même pas suspecté !  » sourit le spécialiste. Les médecins d’alors l’auraient-ils imaginé, il est d’ailleurs très improbable qu’ils auraient veillé à la compatibilité entre donneur et receveur :  » Or, en l’absence de traitement immunosuppresseur, le rejet de l’organe greffé est inéluctable dans un délai de quelques semaines « …

Bref, les deux frères chirurgiens, avec leur grand air de savoir y faire, vont droit à la catastrophe. Sans compter les risques d’infections. Longtemps, un accroc sérieux à la jambe a signifié la condamnation du blessé, en raison de graves complications septiques (gangrène, tétanos). L’amputation d’un membre inférieur (le seul espoir de survie, en cas de fracture ouverte) reste d’ailleurs liée à une haute mortalité (43 % en 1854 !) jusqu’à l’introduction de l’antiseptie par le Britannique Joseph Lister, un contemporain de Pasteur.  » La première stérilisation d’outils a lieu en 1865, pour l’opération d’une fillette de 11 ans présentant une fracture du tibia. Très vite ensuite, le taux d’infection après amputation chute à pratiquement 0 % « , précise le Pr Schuind.

Pour en revenir aux greffés, et pour éviter qu’ils se baladent avec une  » patte folle « , il faudra encore attendre une révolution orthopédique… belge. Au début du xxe siècle, l’Anversois Albin Lambotte invente en effet l’ostéosynthèse, soit la fixation osseuse des fractures. Il est, en somme, le père des plaques vissées, des vis isolées, des cerclages et des boulonnages externes. Aujourd’hui, en traumatologie, les améliorations technologiques ont rendu les amputations exceptionnelles.  » Sauf chez des enfants qui, à la suite d’un choc infectieux fulgurant, comme dans les méningococcies, présentent des nécroses extensives des membres.  » Enfin, les orthopédistes ne sont guère tentés par les greffes de jambes :  » Les prothèses actuelles offrent de telles qualités qu’il n’est pas préférable de recourir à des membres étrangers, susceptibles de provoquer des ulcères, des infections, des rejets. Et peut-être même, en bout de course, de nouvelles amputations…  »

V.Co

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