Une nuit transfigurée

En piste, deux géants de la littérature : Proust et Joyce, dont l’unique rencontre, en mai 1922, se déroula sous les ors du Ritz, à Paris. Avec La Nuit du monde, Patrick Roegiers s’empare de cet épisode méconnu et nous en livre une version savoureusement transfigurée par la magie de la fiction romanesque…

Le Vif/L’Express : Vous portez ce sujet, inédit sur le plan littéraire, depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a fasciné dans la rencontre entre Joyce et Proust ?

– Patrick Roegiers : Le fait même qu’ils se soient trouvés en présence l’un de l’autre. Proust vu par Joyce. Et Joyce regardant Proust. C’est en soi profondément émouvant. Tout mon roman repose sur cette émotion. Ce n’est pas un livre d’idées. J’ai commencé à y rêver voici huit ans. Et la fascination que j’éprouve pour cette rencontre n’a pas cessé pendant tout ce temps.

Dans le roman, vous évoquez l’  » océan proustien  » et le  » volcan joycien « . Cette différence de tempéraments n’est-elle pas l’explication du fait que, dans la réalité, leur dialogue ait tourné court ?

– Chaque écrivain est seul. Et il pense qu’il est le plus grand écrivain du monde. Son roman n’est pas seulement le meilleur. Il est le seul roman au monde. C’est encore plus vrai de ces deux génies. À première vue, tout oppose Joyce et Proust. Mon travail a consisté à trouver ce qui dans leur vie, leur £uvre, leur personnalité, les unissait, au lieu de les opposer. Proust est fasciné par les rats. Joyce a peur des chiens. Tous deux ont été portraiturés par Jacques-Emile Blanche. Proust a une dentition superbe, héritée de sa mère. Joyce a la bouche pleine de chicots. Joyce carbure au vin blanc. Proust boit ses paroles. Mais tous deux adorent Viens poupoule. Le livre procède par associations. Cela débute par le silence ou le monologue intérieur. Puis la conversation se noue. Et ils finissent par se tutoyer. Aucun des deux ne croit à l’amitié. C’est une amitié providentielle. Le temps d’une nuit. Improbable et inoubliable.

On retrouve dans La Nuit du monde une constante de votre £uvre, c’est-à-dire une attention délibérée au corps, à ses manques et à ses maux. Joyce et Proust sont tous deux dans un délabrement physique incroyable…

– Le corps de l’£uvre, c’est le corps de l’écrivain. Et le corps de l’écrivain, c’est le corps de l’écriture. Tous deux sont des dandies déglingués. Proust porte huit manteaux l’un sur l’autre, n’a pas dormi depuis trois jours, a bu 18 tasses de café. Il tremble comme une feuille morte. L’état de Joyce n’est guère plus brillant. Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’£uvre fait du corps de celui qui la crée. Tous ces maux les rendent particulièrement attachants. Leurs manies, leurs phobies, leur cortège de petits bonheurs et de grandes misères. Ces deux géants sont sortis de leur livre pour entrer dans le mien. Ils sont devenus les acteurs de leur £uvre. Je les ai mis en scène dans mon roman comme on le fait au théâtre.

Quelques mois après la rencontre du Ritz, Proust tire sa révérence, en novembre 1922. Vous le faites assister à son propre enterrement. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette scène surprenante ?

– J’ai assisté à la mort de Marcel comme si j’étais dans sa chambre. Au Père-Lachaise, les grands écrivains du monde, ou ceux que j’admire, sont présents. Homère, Shakespeare, Molière, Kafka, Tchekhov, Flaubert, Balzac, Céline, Calvino, etc. Quelle pléiade ! La mort d’un écrivain contient celle de tous les autres. C’est le panthéon de la littérature. La première partie, qui se déroule au Ritz, est une sonate. L’enterrement de Marcel est une symphonie !

Après la Spectaculaire histoire des Rois des Belges, la Belgique continuera-t-elle de vous inspirer et, si oui, sous quelle forme ?

– Je n’en ai pas fini avec la Belgique. Je projette de lui consacrer un grand roman. Un livre somme. Mon Ulysse à moi.

Patrick Roegiers, La Nuit du monde, éditions du Seuil, 172 p.

A noter : Patrick Roegiers dédicacera son roman le dimanche 7 février, au Hilton, à Bruxelles, à l’occasion de la 22e Journée du livre et des arts, le 11 février au palais des Beaux-Arts, à 12 h 30, et le 23 février, à 18 h 30, à la librairie Tropismes.

ENTRETIEN : ALAIN GOLDSCHMIDT

 » joyce carbure au vin blanc. proust boit ses paroles « 

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