Une journée très ordinaire

Vincent Genot
Vincent Genot Rédacteur en chef adjoint Newsroom

Tel le serpent qui se mord la queue, le procès Dutroux a manqué de s’étouffer dans sa propre longueur. Pour éviter les dérapages, il était temps que les jurés rendent enfin leur verdict

N’en jetez plus, la cour est pleine ! Après plus de trois mois de débats, les acteurs de la cour d’assises du Luxembourg sont fatigués. Des victimes aux avocats, des policiers aux membres de la presse, sans parler des accusés, tous semblaient aspirer, depuis quelques semaines, au retour à la vie  » normale « . Ce mardi-là, seuls les membres du jury échappaient encore à la torpeur qui s’abattait sur la vieille cité gallo-romaine. Impassibles, ils restaient concentrés sur l’affaire. Une résistance à saluer !

Dans le local d’écoute passive, où les personnes qui n’ont pas pu accéder à la salle d’audience suivent les débats sur des écrans de télévision, la concentration est également de mise. Un petit énervement cependant.  » Je suis moins dangereuse que Dutroux « , s’irrite une personne qui s’est vu refuser l’accès à la salle d’audience par les policiers.  » Pourtant, je sais qu’il y a encore de la place. La police aurait mieux fait d’être plus efficace avant !  » Une majorité du public de la salle d’écoute, dont la moyenne d’âge frise la soixantaine, acquiesce. Ils ont appris à se connaître. Petits signes de la main, interrogations muettes et regards scrutateurs lorsqu’un  » inconnu  » franchit le seuil de la pièce, les habitués forment ici un petit clan qui commente quotidiennement les événements de la veille. Ou, plutôt, les reportages télévisés qui les ont résumés :  » Tu as regardé, Micheline, hier soir à la télévision ? Pendant le journal, elle parlait bien… « , s’enthousiasme une brave dame en ingurgitant sa tartine.

Les discussions sont interrompues par le son clair des haut-parleurs :  » La cour !  » Chacun regagne sa place. La journée des répliques aux réquisitoires et aux plaidoiries peut commencer. Studieuses, deux personnes, que l’on imagine appartenir au mouvement blanc, notent consciencieusement tout ce qui se dit durant l’audience. Une gageure, tant les échanges en cette quinzième semaine de procès û celle qui précède la délibération des jurés û manquent de densité. Les avocats sont-ils à ce point exténués qu’ils n’arrivent plus à formuler clairement leurs idées ? Certains se perdent dans des considérations personnelles qui n’intéressent personne, sauf eux. On mettra sur le compte de la fatigue nerveuse ce trait d’humour déplacé qu’un ténor du barreau se permet à propos du témoin Lekeux, un des nombreux patronymes piégés de ce dossier… Sur six heures d’échanges, seul un petit tiers de la journée concerne le c£ur de l’affaire. Le reste du temps est consacré à des broutilles d’avocats. Des flèches décochées à l’emporte-pièce en direction des adversaires.  » C’est une pratique courante dans les procès en cour d’assises, nuance un journaliste familier des prétoires. C’est du théâtre, des effets de manche. Mais il est vrai qu’à de rares exceptions nous n’avons pas assisté à de grandes plaidoiries. Les débats n’ont jamais atteint un niveau exceptionnel.  » C’était sans doute particulièrement vrai le 8 juin. Ainsi, comment faut-il interpréter les dix minutes de passage de pommade qu’une avocate a prodigué à son mentor, malmené la veille par un de ses confrères ? Mentor qui, plus tard, s’égare à son tour dans des digressions politiques dont on perçoit mal la pertinence. Tandis qu’à tour de rôle chaque avocat s’exprime, quasi tous les autres cherchent une échappatoire à l’ennui sur le clavier de leur ordinateur portable… Les jurés ont décidément bien du mérite. Stoïques, ils encaissent sans broncher la platitude de ces débats auxquels Dutroux semble étranger, sauf pendant les interventions du ministère public. Nihoul, lui, est sur la sellette. A chaque trait décoché contre le Bruxellois, la salle d’écoute se gausse discrètement : son opinion est déjà faite…

Décalage

Sur l’esplanade herbeuse jouxtant le palais de justice, les journalistes attendent la première interruption d’audience. Selon l’actualité du jour, les avocats profitent de ces moments de suspension pour faire rapidement un premier point avec les membres de la presse. Le ton des défenseurs change. Devant la caméra, les objectifs ou le micro, les propos sont plus mesurés, plus respectueux aussi. Les victimes retrouvent une place dans les discours. L’image véhiculée par les médias paraît, dès lors, en décalage avec l’ambiance qui règne réellement à la cour d’assises d’Arlon.  » Certains avocats ont succombé à la tentation de relayer systématiquement devant les caméras leurs ôpetites phrases » proférées à l’audience, au détriment de la compréhension profonde de ce qui s’y était réellement passé, précise Marie-Cécile Royen qui a suivi les trois mois et demi de procès pour Le Vif/L’Express. Des matières plus austères, mais tellement plus utiles, comme le démontage argumenté des ôpistes périphériques » ou le lent reflux de la thèse des ôréseaux » ont été mal rendues à l’écran. Les interviews ont pris le pas, souvent, sur le classique compte rendu d’audience, qui nécessite du recul et de l’analyse. Ce genre a heureusement été sauvegardé en radio.  »  » Les journées sont particulièrement longues et fatigantes, poursuit un autre journaliste. Mais pas vraiment plus dures qu’une journée normale de travail. A Arlon, on ne doit suivre qu’un seul sujet, ce qui n’est pas le cas à la rédaction. Pour la famille, par contre, c’est beaucoup plus difficile. De nombreux collègues, absents quatre jours par semaine, ont vraiment rencontré des difficultés avec leurs proches.  »  » Le procès Dutroux a montré, en grandeur réelle, la palette des situations sociales et statutaires des journalistes, reprend Marie-Cécile Royen. Entre ceux qui étaient logés au mois à l’hôtel, avec note de frais quasi illimitée, et les indépendants qui mangent leurs sandwichs dans leur voiture et retournent dormir chez une grand-mère à 80 kilomètres d’Arlon, il y a une sacrée différence ! Et ils font leur travail avec le même enthousiasme…  »

La pelouse élimée par de longues heures d’attente sert également de théâtre à de petites saynètes exubérantes. Celle, par exemple, d’une avocate qui se précipite dans les bras de son collègue pour se faire souhaiter un bon anniversaire.  » On ne peut pas rester grave pendant trois mois, avance le correspondant d’une agence de presse. De temps en temps, on a besoin de bulles d’air. Lorsque l’on voit Laetitia rigoler en compagnie de Me Van Praet ( NDLR : une avocate de Dutroux), on se dit qu’on peut aussi se détendre…  » Une détente dont la palme reviendra probablement au barbecue organisé conjointement par les défenseurs de Nihoul et de Lelièvre. A l’exception notable de ceux qui croient û ou ont cru û ardemment en l’existence d’un réseau, tous les journalistes présents à Arlon y ont été invités, même si tous ne s’y sont pas rendus.  » Le barbecue a permis de casser un peu la routine et de détendre l’ambiance qui était parfois pesante, poursuit le journaliste. Durant ce barbecue, et tous les collègues présents le confirmeront, il n’a pratiquement jamais été question du procès ou de ses différents protagonistes. Aucun avocat de Lelièvre n’est venu me dire : ôVous savez, mon client a eu une enfance particulièrement malheureuse… » Par contre, cela a facilité le contact humain. Le lendemain du barbecue, il était plus facile d’aborder professionnellement les acteurs du procès présents à cette soirée.  » Si le rapprochement avec les différents acteurs du procès est à la base du métier, c’est souvent une arme à double tranchant : il n’est pas toujours évident de rendre compte objectivement de l’action d’une personne avec laquelle on a sympathisé la veille.  » A la fin du procès, s’interroge Thierry Vanderhaege, journaliste au Soir magazine, je pense que la presse est un peu tombée dans une routine. Des proximités avec des protagonistes du procès n’étaient peut-être pas toujours très pertinentes. Je pense qu’il aurait été judicieux d’injecter du sang neuf pendant la session, afin de renouveler le regard sur l’affaire. A la longue, les journalistes sont devenus des acteurs du procès, on parlait de leurs articles lors des débats. Si la pratique est courante dans les prétoires, elle était, à mon avis, trop importante au procès Dutroux.  »

Une seule journée à Arlon ne suffit certes pas à se faire une idée juste de l’ambiance qui entoure une affaire de ce type. Elle permet cependant de dépasser la vision forcément lacunaire que nous en donne le petit écran. En regardant travailler tous les acteurs, on finit par relativiser les travers et les élans humains qui forment naturellement le quotidien d’un tel procès. Le comportement de certains et la diffusion d’informations artificiellement gonflées par les médias n’ont cependant pas toujours participé à l’apaisement des victimes. Or n’est-ce pas là, justement, l’une des fonctions de la justice ? Rendre plus supportable aux victimes ce qui, a priori, ne l’est pas. Aider à tourner la page, c’est le moins que l’on pouvait attendre de ce  » procès du siècle « .

Vincent Genot

 » Certains avocats ont succombé à la tentation de relayer systématiquement devant les caméras leurs ôpetites phrases » proférées à l’audience, au détriment de la compréhension profonde de ce qui s’y était réellement passé… « 

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