Une guerre injustifiée

Les précautions oratoires des uns, les exégèses compliquées des autres, les commentaires filandreux des troisièmes n’y changeront rien: la réalité qui est apparue, lundi 27 janvier, à la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, c’est qu’après deux mois d’inspections fouillées les experts en désarmement des Nations unies n’ont trouvé aucune preuve que l’Irak poursuit le développement de systèmes d’armes de destructions massive.

Faut-il en conclure, dès maintenant, que le régime de Bagdad est blanc comme neige, innocent de toute intention agressive? Certes non. Ce n’est pas parce qu' »on » n’a encore rien trouvé qu’il n’y a rien à dénicher. On connaît l’insincérité de Saddam Hussein et ses facultés de dissimulation. Il faut donc continuer à chercher. Combien de temps? Le temps qu’il faudra. Avec opiniâtreté, sans lassitude ni faiblesse. Pendant plusieurs mois, s’il le faut. Et non « quelques semaines », comme le concède, du bout des lèvres, le gouvernement des Etats-Unis, soucieux avant tout d’aligner le calendrier des inspections de l’ONU sur celui de ses derniers préparatifs militaires. « Quelques semaines », c’est, en effet , le temps nécessaire pour parachever la mise en place de l’armada destinée à attaquer l’Irak. Le temps, aussi, que s’achève, à la mi-février, le pèlerinage à La Mecque, au cours duquel des musulmans du monde entier convergent vers la ville sainte de l’islam: pendant ces dévotions, épargnons-leur le bruit de fond des canons, qui pourrait les froisser. Mais la délicatesse s’arrête là. Car, après cette période, les premières chaleurs dans la région du Golfe rendront de plus en plus pénible le travail des soldats américains, lourdement équipés. Or Washington conçoit mal que ses forces, amenées à grands frais dans les pays voisins, y demeurent indéfiniment, l’arme au pied, sous le soleil torride du Moyen-Orient. Tout pousse George Bush à attaquer avant l’éclosion du printemps. Ses motivations? Eviter le coût exorbitant d’un déploiement prolongé des troupes sur un théâtre d’opérations éloigné. Calmer l’impatience des acteurs économiques du monde entier qui le pressent d' »en finir », car l’incertitude géopolitique qui s’éternise est pire, pour le climat des affaires, qu’une guerre courte et efficace. Freiner l’érosion rapide de la popularité du président, à qui bien des Américains reprochent de s’intéresser davantage aux mirages orientaux qu’à une économie domestique chancelante. Eviter d’être considéré comme un indécis aux yeux de ses compatriotes et de passer pour une « mauviette » face au reste du monde. Engranger, au contraire, une victoire facile contre un « Etat voyou », en guise de bilan, avant de repartir en campagne électorale pour décrocher un second mandat présidentiel, l’an prochain.

Météo, timing, budget, orgueil, marketing: tout pousse donc Washington à une attaque rapide. Manque, seulement, le prétexte qui permettrait d’y procéder sans violer le droit international. Dans son discours sur l’état de l’Union, mardi 28 janvier, le président Bush a affirmé que les Etats-Unis détiennent des preuves que l’Irak développe des armements de destruction massive, que Bagdad entretient des liens avec des terroristes d’Al-Qaida, et que ces informations seront présentées au Conseil de sécurité de l’ONU, le 5 février prochain. On peut imaginer que ces nouveaux (?) éléments soient effectivement probants. Après tout, les Etats-Unis ne disposent-ils pas des services de renseignement les mieux outillés du monde? Mais alors, pourquoi se sont-ils abstenus de les livrer aux inspecteurs de l’ONU, qui les ont pourtant sollicités, à plusieurs reprises, pour faciliter leurs recherchesen étant guidés sur de « bonnes pistes »? Mais on peut, aussi, craindre que les informations promises soient, en réalité, aussi peu convaincantes que celles qui ont déjà été avancées, par le passé, à grand renfort de publicité.

Dans cette deuxième hypothèse, rien, absolument rien ne pourra justifier une attaque précipitée contre l’Irak, et le devoir de la communauté internationale sera de tout faire pour qu’elle n’ait pas lieu. Les Etats-Unis se couvriraient-ils de ridicule parce qu’ils renonceraient avec sagesse, au moins pour un temps, à leur projet guerrier? Rien n’est moins sûr. Plusieurs portes de sortie, tout à fait honorables, s’offrent en effet à Washington, qui lui éviteraient de perdre la face après un déploiement de forces non suivi d’action. La première réside dans ce résultat non négligeable que la Maison-Blanche a déjà obtenu: jamais Saddam n’aurait accepté le retour des inspecteurs de l’ONU s’il n’avait pas subi la pression d’une menace crédible de la part des Américains. La seconde, c’est que le déploiement militaire américain retrouve une pertinence et une utilité potentielle si, d’aventure, les soupçons à l’égard de Bagdad s’avéraient fondés à la faveur de découvertes que l’ONU mettrait au jour en poursuivant sa mission. La confirmation de ces soupçons ne suffirait pas, à elle seule, à justifier une guerre. En revanche, la présence militaire anglo-américaine aux frontières de l’Irak serait un élément décisif pour convaincre Bagdad d’accepter un désarmement rapide et internationalement contrôlé, s’il se révélait nécessaire. Après tout, n’est-ce pas le seul but -officiel- des grandes manoeuvres en cours? Cet objectif atteint, George W. Bush pourrait sortir, la tête haute, de la mauvaise passedans laquelle il s’est engagé, risquant d’y précipiter la communauté internationale tout entière. Aux siens et à la face du monde, le président américain pourrait alors dire: « La fermeté des Etats-Unis a payé. Notre détermination a permis de désarmer un tyran de la pire espèce. Mieux: nous avons obtenu ce résultat sans verser une goutte de sang américain ou irakien. Grâce à nous, le monde est désormais moins dangereux. »

La guerre contre l’Irak n’a donc toujours rien d’inéluctable, quoi qu’on en dise. Il est encore temps, mais il devient urgent de reprendre ses esprits pour éviter un conflit aux conséquences incalculables.

Rien n’autorise, aujourd’hui, d’attaquer l’Irak. La guerre peut encore être évitée sans que personne y perde la face. Au contraire!

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