Une fois encore, la guerre

Stable sur le plan écono-mique, secouée sur le plan politique, la Belgique entre en guerre sans surprise. Pendant quatre ans, elle va clandestinement pro-téger ses structures afin de sortir de la tourmente sans trop de changements. Au grand dam, parfois, des résistants

Le 10 mai 1940, les armées du Reich déferlent sur la Belgique. Après 18 jours de combat acharné, les soldats de Léopold III déposent les armes. Commencent alors pour la population quatre années de plomb marquées par la faim, la collaboration, la Résistance et la déportation de 34 801 juifs… Analyse des années d’occupation avec l’historien José Gotovitch, professeur à l’ULB, ancien directeur du Centre d’études et de documentation guerre et sociétés contemporaines (CEGES) et auteur de nombreux ouvrages sur cette époque, dont L’An 40. La Belgique occupée- Collaboration, répression. Un passé qui résiste et De l’avant à l’après- guerre. L’extrême droite en Belgique francophone.

Le Vif/L’Express : Sur le plan économique, les effets négatifs de la crise des années 1930 ont été résorbés. L’inflation galopante, l’effondrement des salaires, la violence des rapports sociaux se sont fortement atténués. Sans être idyllique, le climat social de la Belgique à la veille de la guerre est plutôt calme.

José Gotovitch : Les gouvernements d’union nationale qui se sont succédé depuis 1935 ont tout fait pour apaiser les choses. Contrairement aux grèves très violentes de 1932 – durant lesquelles la classe ouvrière se révolta -, celles de 1936 paraissent d’ailleurs presque joyeuses. Grâce à la conjoncture favorable, les ouvriers savent, en effet, que leurs revendications vont aboutir. C’est d’ailleurs à partir de 1938 que naissent les projets progressistes – comme la nécessité d’un pacte social – qui seront mis en application à la Libération. C’est le reflet d’une situation économique qui n’accule plus la classe ouvrière à la misère. Sur le plan politique, par contre, on ne peut pas dire que le ciel est serein. C’est une période de crises politiques à répétition où la critique du système parlementaire trouve des échos profonds. Dans certains milieux, les voix appelant au renforcement de l’autorité et à l’atténuation du suffrage universel sont d’ailleurs fort présentes. Je pense notamment à certains milieux catholiques conservateurs admirateurs de Mussolini qui prônent un régime un peu plus musclé. Sans parler de l’émergence d’un parti comme le Vlaams Nationaal verbond (VNV) qui compte encore en 1939, 17 députés sur 202 à la Chambre, alors que Rex s’est effondré. Or c’est un parti autoritaire et fascisant qui rejette l’Etat belge. Bref, le pays est politiquement très secoué et déchiré, notamment sur le plan linguistique, alors qu’économiquement sa situation est meilleure que dix ans auparavant.

Cette agitation politique intérieure a parfois des répercussions sur le plan international…

L’exemple le plus piquant est notre attitude schizophrénique à l’égard de la guerre civile espagnole. Si les syndicats socialistes ont publiquement appuyé l’Espagne républicaine, jamais ils n’ont demandé à leurs députés de refuser la confiance au gouvernement quand il a décidé de reconnaître le régime de Franco. Tout cela pour ne pas faire tomber le gouvernement à participation socialiste avec lequel ils espéraient obtenir des avancées sociales importantes.

Malgré une politique d’indépendance, qui se transformera en neutralité le 2 septembre 1939, la Belgique est envahie le 10 mai 1940 par l’Allemagne.

Même si elle ne constitue pas une surprise, l’attaque allemande provoque un effondrement total du pays. Dans la population, c’est le coup de massue. Presque 2 millions de personnes prennent le chemin de l’exode. Les gens sont surpris par la rapidité de la conquête allemande et atterrés par l’effondrement de l’armée française qu’ils respectaient profondément. Aux yeux d’une grande partie de la population belge, elle était restée l’armée glorieuse qui a gagné la guerre de 1914.

L’exode sera de courte durée. A partir de septembre, les choses se normalisent et la Belgique entre dans la période de l’Occupation.

Les autorités qui vont compter dans les premiers mois de l’Occupation, celles qui vont façonner le mode de fonctionnement de la société belge durant les années de guerre, ne sont pas composées de personnes investies d’un pouvoir politique ou administratif. C’est ce que j’appelle le consortium des banquiers. C’est-à-dire un petit groupe de personnages qui détiennent le pouvoir économique, assistés de quelques hauts magistrats. Ensemble, ils vont élaborer les théories et les lignes de conduite que vont appliquer les secrétaires généraux des administrations. Outrepassant les limites de leurs compétences, ces secrétaires généraux acceptent d’effectuer les aménagements législatifs nécessaires pour permettre la continuité de la vie en Belgique sous l’Occupation.

Economiquement parlant, on joue également la continuité et la poursuite des activités industrielles ?

Oui. Une des motivations essentielles de cette reprise rapide, c’est le souvenir de la Première Guerre. De 1914 à 1918, la Belgique a été véritablement pressurée par l’Allemagne : ses entreprises ont été démontées, ses travailleurs ont été déportés et l’essentiel du pouvoir a été exercé par l’occupant. Pour que ce phénomène ne se reproduise pas, on mettra rapidement en place ce que l’on va appeler la doctrine Galopin, du nom du gouverneur de la Société générale de Belgique. Pour l’anecdote, les Allemands l’appelaient le roi non couronné de Belgique. Avec son compère de Launoit, de la Banque de Bruxelles, Galopin définit une ligne de stratégie économique. On ne ferme pas les usines, mais on ne produira que selon les nécessités de la Belgique pour nourrir sa population. Les industriels qui travailleront dans le cadre de ces quotas ne seront pas considérés comme collaborateurs après la guerre. Il ne faut pas oublier, en effet, que le Code pénal stipule qu’il est interdit de travailler pour le compte de l’ennemi. A la fin de la guerre, seuls les enrichissements personnels et les extensions d’entreprises seront d’ailleurs poursuivis. L’idée qui prévaut est également de ne pas fermer les usines pour éviter la déportation des ouvriers.

Comment l’occupant réagit-il à cette gestion de l’industrie ?

Cela arrange les Allemands. Pour eux, il est essentiel de rétablir l’ordre et le calme afin de procéder à l’exploitation économique de la Belgique. Ils ont besoin de charbon, de métal pour l’effort de guerre. Et il est plus facile de faire tourner les usines si ce sont des Belges qui les dirigent. Par contre, les Allemands vont  » corporatiser  » l’économie par des centrales de production d’achat. Mais, là aussi, on va retrouver dans ces institutions économiques de l’Occupation des chefs traditionnels de l’industrie. Il y aura donc une sorte de contrôle des industries par les forces économiques traditionnelles belges.

La doctrine Galopin produira-t- elle les effets escomptés par son concepteur, à savoir nourrir la population ?

Si l’idée de Galopin peut paraître cohérente, elle va très rapidement montrer son inefficacité : la Belgique va être complètement pillée et ne recevra jamais son dû pour ses exportations. Le système ne permettra donc pas de juguler la famine. Les circuits de ravitaillement officiels ne suffisant pas, le marché noir s’organise très vite. Un marché parallèle dont les prix exorbitants excluent les masses populaires. Au fur et à mesure que la guerre se prolonge, la faim devient une hantise. La nourriture devient l’élément fondamental du quotidien des gens. Pour vérifier cela, on dispose de grandes enquêtes sur la situation des ménages durant la guerre. On s’aperçoit d’ailleurs que la femme joue un rôle fondamental pendant cette période. C’est elle qui doit trouver de quoi nourrir sa famille, c’est elle qui fait la queue, c’est son ingéniosité qui amène ou non un repas. Au début de l’Occupation, il y a même des manifestations de femmes qui réclament du pain. Il y aura très rapidement des grèves sporadiques dans les entreprises simplement pour des problèmes de ravitaillement.

On ose donc s’opposer à l’occupant.

Oui et cela se manifeste d’abord par l’affirmation d’un patriotisme belge qui se réfère à 1914, en particulier les spectaculaires démonstrations du 11 novembre 1940. Sur d’autres plans, dans d’autres couches sociales, la contestation n’est pas dirigée contre l’occupant. Ce n’est qu’en mai 1941, à l’occasion d’une grève qui va bloquer la production de charbon et d’acier pendant une dizaine de jours – cette grève sera tellement importante que l’on en parlera jusqu’au QG de Hitler – que l’on va commencer à percevoir que ce n’est pas le patronat qui est la cause de la disette, mais bien l’occupant. Ce climat de défiance est entretenu par l’apparition de feuilles clandestines. C’est un élément important dans la mesure où la presse clandestine participe à une guerre psychologique et morale. Elle sert à montrer qu’il existe dans le pays des gens qui refusent l’Occupation.

Cette presse clandestine est-elle présente partout dans le pays ?

Il est clair que la presse clandestine est d’abord un phénomène urbain et francophone. En Flandre, si on examine cette presse clandestine, on se rend même compte qu’elle est essentiellement le fait de francophones. On touche là un problème délicat. Pendant longtemps, les résistants ont défendu l’image idyllique d’une résistance également développée dans le pays. Or les recherches et les travaux historiques montrent que cela ne correspond pas à la réalité. Oui, il existe à Gand et à Anvers des groupes importants de résistants, mais ceux-ci seront très rapidement décimés. C’est à la fois le résultat d’une efficacité policière importante et d’un manque de soutien de la population. Or le résistant n' » existe  » que s’il peut vivre dans un environnement qui lui est relativement favorable.

La prise de risque pour un résistant flamand était donc plus importante ?

La Gestapo bénéficiait en Flandre d’informateurs efficaces et, donc, il y aura des décimations terribles de réseaux de résistants dans le nord du pays. Maintenant, il faut ramener cela à sa juste proportion. Le premier grand coup de filet contre les partisans armés aura lieu à Charleroi suite à l’infiltration d’un ex-gendarme belge passé au service de la Gestapo. Donc, méfions-nous des généralisations. Il est clair que la résistance ne fonctionne que dans un substrat positif et cela se marque par un engagement qui est plus net dans la partie francophone du pays. Quand on parle de résistance et de collaboration, il faut rappeler que ce sont deux comportements minoritaires. L’immense majorité de la population cherche simplement à survivre. Au début, les actions des résistants n’ont pas bonne presse puisqu’elles entraînent souvent des représailles.

A partir de quel moment apprend-on l’existence des camps en Belgique occupée ?

Dès 1941, des brochures clandestines expliquent ce qui se passe à Breendonk. Le premier convoi de déportés quitte la Belgique en septembre 1941. Très vite, début 1942, le Drapeaurouge publie des articles qui relatent explicitement la mort d’une bonne partie de ces déportés. L’existence des camps de concentration – pas dans leur horreur absolue ni dans le détail de leur fonctionnement – est donc rapidement connue. En ce qui concerne l’extermination des juifs, il est clair que les premières informations se heurtent à l’incrédulité. Il faut se remettre dans l’esprit de l’époque où une telle chose paraît inconcevable. Cette espèce de non-compréhension du phénomène explique combien, au départ, les différentes administrations se sont passablement prêtées à cette politique d’exclusion des juifs. Le cas le plus frappant est la participation de la police d’Anvers à deux rafles. Mais à partir de l’imposition du port obligatoire de l’étoile et des premières rafles, les juifs peuvent compter sur une aide importante de la population.

Si presque tout le monde est résistant en 1944, qui entre en résistance au début de la guerre ?

Quand on examine la composition des premiers groupes qui se constituent en 1941, on constate la présence d’officiers patriotes, parfois situés très à droite politiquement, ainsi que des communistes qui sont des marginaux par rapport à la société belge traditionnelle. Ces individus ne sont généralement pas liés aux directions des partis politiques, des syndicats ou à des institutions économiques et sociales. Je parle ici des premiers maillons qui se forment. On tombe sur des gens qui n’ont pas de pouvoir, pas de représentativité. Ce sont plutôt des compagnons de bureau, des fonctionnaires dans un ministère… Je dirais même que plus on est éloigné du pouvoir, plus il y a des chances que l’on soit résistant.

Pourquoi ?

Ceux qui ont en main la responsabilité d’institutions ou de structures tentent de les préserver à travers l’Occupation. Que ce soit de manière officielle, comme l’Eglise, ou plus officieusement, comme certains dirigeants de syndicats – dont les structures officielles sont interdites – on tente de maintenir les rouages en place. Les grandes forces qui structurent le pays continuent donc d’exister en profondeur. Ce qui explique que, dès la Libération, il ne faut pas recréer quoi que ce soit. Tout peut ressortir à l’air libre. Les partis sont là, les syndicats, les mutuelles, les coopératives, les structures économiques… En fait, la guerre est globalement pour la société belge une parenthèse. Tout reprend quasiment comme avant, parce que rien de neuf ne s’est véritablement créé.

C’est pourtant une époque de souffrances et de privations qui a dû marquer profondément les consciences…. Et rien n’a changé ?

On ne peut pas dire cela. La guerre a modifié les comportements, elle a fabriqué des solidarités qui n’existaient pas. Elle a mélangé des milieux idéologiquement et socialement très différents. Elle a suscité de grandes espérances pour avoir plus de justice, d’égalité, de moralité sociales.  » L’Etat providence  » qui en résultera révélera rapidement ses limites. La guerre a également introduit une nouvelle acceptation de la violence. La Résistance a offert une liberté très précoce aux jeunes. Les déportations et les emprisonnements vont, évidemment, peser sur une génération. Il y a une certaine frustration qui se manifeste au lendemain de la guerre. Une de ces frustrations est celle qu’éprouvera la Résistance de ne pas avoir été l’agent principal de la Libération. Les Alliés ont été tellement rapides dans la libération du pays que le rôle auquel se préparait la Résistance a pratiquement été escamoté. Donc, pour la majorité des gens, le résistant n’est pas celui qui aura libéré le pays. Au niveau économique, la Belgique est un des seuls pays qui est sorti sans dette de la Seconde Guerre mondiale, grâce, notamment, aux ressources de sa colonie. D’autre part, son appareil économique est quasi intact. Elle occupe donc une position privilégiée en Europe occidentale. La Belgique est, entre guillemets, un petit paradis face aux pays environnants. Paradoxalement, cette chance sera dramatique pour la Wallonie. Comme son appareil industriel n’a pas été détruit, elle ne bénéficiera pas, à l’inverse d’autres pays, d’une importante modernisation. Actuellement, les conséquences s’en font encore sentir.

Entretien : Vincent Genot

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