Une feuille de vigne ?

(1) C’est l’opinion de Nabil Chaath, ministre palestinien de la Coopération internationale, lequel prône  » une revitalisation du rôle de l’Europe « . Le Monde, 7 janvier 2004.

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Aujourd’hui, le mince espoir né de la publication de la  » feuille de route  » s’est pratiquement évanoui. Ce plan de paix élaboré par le  » Quartet  » û Etats-Unis, Union européenne, Fédération de Russie et Nations unies û balise le chemin à suivre jusqu’au règlement définitif et complet du conflit israélo-palestinien en 2005. Mais, depuis le lancement officiel de la road map en juin 2003, aucune des obligations qu’elle impose aux parties n’a été remplie.  » La feuille de route tient lieu de cache-sexe pour Ariel Sharon «  : c’est en ces termes que Michel Warshawski, figure de la gauche radicale israélienne, met en doute la volonté affichée par le Premier ministre d’exécuter la feuille de route. On peut se demander si cette formule peu flatteuse ne s’appliquerait pas aux membres du Quartet eux-mêmes, lesquels, en l’absence de tout progrès sur le terrain, persistent à soutenir leur plan moribond. Comment expliquer, en particulier, que l’Union européenne, qui s’est tant investie au cours de la phase rédactionnelle de la feuille de route, reste aussi passive quand il s’agit de la mettre en £uvre ?

Tout d’abord, on sait les Américains peu enclins à partager le pilotage du processus de paix au Proche-Orient. Ainsi, le 4 juin 2003, la feuille de route fut inaugurée à Akaba sous les seuls auspices de Geor- ge W. Bush, en l’absence notable des autres représentants du Quartet. Or, par définition, un plan de paix multi- latéral ne peut être accompli de façon solitaire. Les Etats-Unis, fussent-ils les seuls à pouvoir imposer une solution au conflit israélo-palestinien, n’ont aucune raison de marginaliser l’Union européenne dans la mise en £uvre d’un plan dont elle est coauteur. En cette année électorale, Washington pourrait même trouver un intérêt à confier provisoirement à son partenaire européen la gestion d’un dossier où leurs points de vue convergent (1).

La méfiance habituelle d’Israël à l’égard de l’Europe constitue un autre frein aux différentes contributions de l’Union en vue de résoudre le conflit. Au moment d’endosser la feuille de route, le gouvernement d’Ariel Sharon avait exigé, parmi d’autres réserves, que la mise en £uvre de ce plan fût sous le contrôle exclusif des Etats-Unis. Jérusalem, arguant de la partialité des Européens, a voulu les écarter de l’application de la road map. L’Union européenne serait-elle  » propalestinienne  » ? Plutôt que de s’aventurer dans ce débat ultra-sensible et passionnel, observons que la destination fixée par la feuille de route û la coexistence pacifique de deux Etats û offre un critère objectif pour juger des actes des uns et des autres. Les efforts de l’Union européenne, même modestes, tendent avec constance vers cette solution, basée sur la création d’un Etat palestinien viable aux côtés d’Israël. En revanche, le gouvernement Sharon û si critique à l’égard de l’Europe û multiplie les incohérences dans la poursuite d’un tel résultat, escompté à l’horizon 2005. La construction du  » mur de sécurité  » en Cisjordanie en est l’exemple le plus spectaculaire.

Mais le plus grand obstacle à une réelle implication de l’Union est d’ordre psychologique : elle souffre d’un déficit chronique de volonté politique. Premier partenaire commercial d’Israël, en tête des pourvoyeurs d’aide aux territoires palestiniens, l’Europe ne manque pas d’arguments, mais bien de confiance en soi. Toutefois, la feuille de route offre un moyen de combler cette faiblesse en ce qu’elle désigne expressément le but à atteindre :  » deux Etats, Israël et la Palestine, vivant côte à côte dans la paix et la sécurité. «  Voilà le cap à tenir. Les Quinze, en tant que sponsors du processus, ont le devoir de veiller à ce que les parties ne s’en éloignent pas. L’acceptation formelle de la feuille de route par le gouvernement israélien comme par l’Autorité palestinienne aurait dû achever de désinhiber les Européens. Jusqu’à quel point d’horreur le conflit devra-t-il s’enfoncer pour que l’Union européenne se décide à promouvoir plus fermement la création d’un Etat palestinien ? Avant que cet objectif que tout le monde dit partager ne devienne irréalisable…

Ces derniers temps, plusieurs plans de paix émanant des sociétés civiles israélienne et palestinienne ont vu le jour, parmi lesquels la très médiatisée  » Initiative de Genève « . Tout en saluant ces initiatives, l’Union européenne a redit son attachement au plan officiel. L’Irlande, qui préside l’Union depuis janvier 2004, a d’ailleurs exprimé sa volonté de relancer le processus de paix au Proche-Orient tel que tracé par la feuille de route. Javier Solana, le haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune, et Marc Otte, le représentant spécial de l’Union européenne pour le processus de paix au Moyen-Orient, seraient en train de plancher sur un mécanisme destiné à contrôler l’application de la road map, notamment par l’envoi d’observateurs. Le temps presse. Car Ariel Sharon semble bien décidé à mettre à exécution d’ici à quelques mois son propre plan de séparation unilatéral,  » au cas où les pourparlers de paix prévus par la feuille de route devraient échouer « . C’est alors que se vérifierait pleinement la métaphore de Michel Warshawski.

par Charles Gheur

Le conflit du Proche- Orient devra-t-il encore s’enfoncer pour que l’Europe se décide à promouvoir plus fermement la création d’un Etat palestinien ?

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