Une bourgmestre en colère

A Leeuw-Saint-Pierre, banlieue tranquille de Bruxelles, la bourgmestre flamande est l’une des  » rebelles de Hal-Vilvorde « . Elle met les points sur les i

C’est une commune de pêcheurs, de joggeurs et de navetteurs. Une commune  » sage « , où, au printemps, on boit de la bière blanche et on mange des tartines au fromage blanc. Car il ne se passe jamais rien à Sint-Pieters-Leeuw (Leeuw-Saint-Pierre), ignorée par les gazettes de Bruxelles et même par Het Laatste Nieuws, pourtant grand spécialiste des petits potins. Ici, pas d’incidents communautaires, peu d’excités linguistiques, à l’inverse de certaines entités voisines, pas de Vlaams Blok ni de plaques routières badigeonnées. En débouchant de la capitale, située à deux pas, on pourrait traverser la commune par la chaussée de Mons, à 70 kilomètres à l’heure, les bons jours, sans en capter du tout les charmes bucoliques. On louperait aussi sa bourgmestre Lieve Vanlinthout, une femme un peu rondouillarde de 54 ans, haute comme trois pommes, souriante et délicieusement sympathique.

 » Vous faites l’effort de parler le néerlandais, dit-elle, alors soyez le bienve- nu !  » Pour un peu, on déballerait l’album de photos de ses deux grands enfants et on s’installerait pour le souper, une fois franchi ce terrible obstacle de la langue. Car Madame la bourgmestre fait aussi de la politique, sous les couleurs du CD&V (les chrétiens démocrates flamands). Et l’habit fait le moine : malheur à l’élu flamand qui manquerait de fermeté dans la défense de son identité… Le nom de cette pasionaria plus fragile qu’il n’y paraît û elle sort d’une longue période de surmenage û figure ainsi sur la liste des bourgmestres néerlandophones en colère de l’arrondissement de Hal-Vilvorde. Tous souhaitent couper le lien qui les unit à la capitale bilingue (lire le tract ci-contre). Neuf d’entre eux ont annoncé, à grand renfort de publicité, qu’ils iraient jusqu’à boycotter les élections européennes du 13 juin prochain. Starlette de Ring TV, la télé locale flamande de la périphérie, Lieve Vanlinthout s’est prise au jeu. L’objet du courroux ? Dans ces communes du Brabant flamand, où les francophones ne jouissent d’aucune facilité linguistique, la loi autorise ces derniers à présenter des listes de candidats lors des élections fédérales et européennes et à voter pour les listes francophones communes à toute la circonscription de Bruxelles-Hal-Vilvorde.  » Par principe, ce n’est plus admissible ! résume, le sourire en coin, Kris Van Laethem, chef du CD&V au conseil communal de Leeuw-Saint-Pierre. Pourquoi, alors, un Flamand installé dans le Brabant wallon ne pourrait-il pas voter pour un candidat flamand ? »

Héritage de l’histoire complexe de nos institutions et résultat d’une série d’austères compromis, cette concession est combattue par tous les partis flamands, au niveau local et régional. Au nord du pays, l’action des bourgmestres bénéficie d’un soutien qui s’étoffe de jour en jour. Tandis que ces récentes menaces de boycott sont condamnées par leurs homologues francophones, échaudés par ce type de coups de force et soucieux de maintenir un lien physique entre Bruxelles et la périphérie.

A Leeuw-Saint-Pierre, où les cinq conseillers communaux francophones û 17 % de l’électorat û sont réputés constructifs et respectueux, on chuchote que la bourgmestre Vanlinthout n’avait pas le choix des armes. Dans l’opposition aux autres niveaux de pouvoir, son parti vient de s’allier aux nationalistes de la N-VA ; il joue encore un peu plus la carte de l’intransigeance sur le front communautaire. En outre, cette femme populaire et docile aurait été poussée dans le dos par certains échevins, disons, plus vindicatifs.  » Nous ne demandons qu’une seule chose aux francophones, tonne le premier échevin Roger Desmeth, issu du même parti : qu’ils s’adaptent ! Ma fille vit en Allemagne. Eh bien, elle s’est adaptée (sic) : elle parle couramment l’allemand…  » Cette terminologie empruntée aux blokkers d’extrême droite û aanpassen of opkrassen,  » s’adapter ou ficher le camp  » û est apparemment controversée. Lieve Vanlinthout préfère prêcher les vertus du respect.  » Je demande sans cesse aux commerçants ou aux employés communaux de féliciter toute personne qui fait l’effort de parler la langue d’usage sur notre territoire « , dit-elle. La bourgmestre semble toutefois marquée au fer rouge par ses trente ans d’expérience dans une banque flamande, à Bruxelles û comme cadre… à la Kredietbank, bien entendu.  » J’ai vécu le temps où on ne voulait pas me servir rue Neuve, parce que je parlais le néerlandais.  » Or les signaux qu’elle dit avoir reçus de sa chère population, qu’elle adore caresser dans le sens du poil, l’incitent plutôt à la prudence.  » Les gens se plaignent de ces francophones arrogants, qui se garent n’importe où, qui ne saluent pas leurs voisins et qui ouvrent en conquérants la porte des petits commerces.  » Le fossé et l’incompréhension grandissent. Même dans cette commune pourtant si paisible.

Philippe Engels

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