Un virus, une guerre et quelques survivants…

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Danny Boyle (Trainspotting) retrouve la forme avec 28 Days Later, un thriller parano et post-apocalyptique riche en frissons et mené à toute allure sur un rythme très rock’n’roll

L’actualité mondiale pourrait donner à Danny Boyle des fantasmes d’omnipotence. A l’heure où sort son nouveau film, 28 Days Later, la Une des journaux est occupée par une guerre et par un virus, c’est-à-dire les deux éléments de base employés dans son film ! Ce dernier évoque en effet comment les ravages planétaires d’un virus proche de la rage causent une panique mondiale et des dégâts humains tels que l’Angleterre se retrouve totalement sinistrée, avec quelques poignées de survivants non atteints cherchant à échapper à des malades littéralement enragés, tandis que des militaires indemnes organisent leur propre guerre de reconquête avec toutes les dérives que la chose peut comporter…

Le thème de la catastrophe universelle et du sort désespérant de quelques rares rescapés a déjà inspiré nombre de films dont le plus connu reste sans doute Le Survivant ( The Omega Man, 1971), où Charlton Heston affrontait des hordes de mutants dans un Los Angeles ravagé par une guerre bactériologique. 28 Days Later a plusieurs points communs avec le film de Boris Sagal, adapté d’un excellent roman de Richard Matheson. Il contient aussi des échos de films de zombies tels que George Romero les rendit populaires avec La Nuit des morts-vivants ( Night of the Living Dead, 1969) et Zombie ( Dawn of the Dead, 1978). Nous sommes dans le domaine du cinéma de genre, et les conventions sont faites pour s’en servir. Ou les détourner, comme se plaît à le faire Danny Boyle dans un film où les nombreux emprunts n’empêchent pas un regard différent, un jeu avec les codes qui ne manque pas de sel !

Boyle et son producteur, Andew MacDonald, étaient les invités du récent Festival du film fantastique de Bruxelles, où leur film fit un triomphe. Les deux hommes travaillent ensemble depuis leurs débuts, le second ayant produit tous les films du premier, à commencer par les épatants Petits Meurtres entre amis ( Shallow Grave) et, surtout, Trainspotting, £uvre audacieuse et fulgurante, devenue phénomène de société autant que de cinéma. Suite à leur succès mérité, Boyle et Cie ne surent résister à l’appel de l’Ouest et au chant des sirènes hollywoodiennes, traversant l’Atlantique pour y tourner le décevant A Life Less Ordinary, avant de partir tourner pour la 20th Century Fox un des  » bides  » les plus retentissants des dernières années : La Plage ( The Beach). D’aucuns virent dans ce double échec la fin des illusions de nos jeunes et ambitieux Ecossais. Pour Boyle et MacDonald, 28 Days Later est l’occasion d’un retour aussi espéré par les fans que peu attendu par ceux que leur sensationnelle ascension avait rendus jaloux.

Que 28 Days Later soit un film de survivants, tourné avec une énergie rageuse et comme avec une grimace vengeresse, n’est pourtant qu’une coïncidence, s’empresse de préciser son réalisateur.  » Je mentirais en affirmant que la situation ne me fait pas plaisir, sourit Danny Boyle, mais on ne choisit pas le sujet d’un film en pensant consciemment aux commentaires que les critiques vont pouvoir faire ensuite. J’agis de manière instinctive, par désir, et mon désir m’a poussé, cette fois, vers le cinéma de genre. Vers un sujet situé en Grande-Bretagne, aussi, même s’il est universel. Et là, j’avoue que tourner à nouveau  » chez nous « , avec un budget incomparablement moins élevé et une équipe technique infiniment plus réduite que ceux de La Plage, m’a beaucoup motivé.  »

L’embarrassant ratage de la grosse machine hollywoodienne avec DiCaprio est désormais bien loin pour un cinéaste qui a retrouvé ses bases, son mode de fonctionnement  » rock’n’roll  » qui lui avait si bien réussi dans ses premières mises en scène.  » Je ne regrette pas mes aventures américaines et avec un grand studio de Hollywood, assume Boyle aujourd’hui, parce qu’elles ont répondu à un vrai désir, pas à une stratégie de carrière. Mais on ne m’y reprendra plus !  » Pourtant, nombreuses doivent être les huiles de l’industrie du film, dans leurs somptueux bureaux de Los Angeles, auxquelles la vision de 28 Days Later rappelle les qualités de l’Ecossais. Le percutant réalisateur y confirme un tempérament bien plus dynamique et  » saignant  » que la plupart de ses collègues américains dans son traitement d’un genre populaire…

Virus  » psychologique  »

 » Notre but est et restera de faire des films intéressants pour un large public, affirme Danny Boyle. Il n’y a pour nous aucune incompatibilité entre ces deux notions. Trop de films adoptent soit une attitude supérieure méprisante du grand public, pour plaire à une élite supposée, soit abaissent au contraire leurs normes de qualité sous prétexte que ce même grand public est trop bête et inculte pour aimer quelque chose d’un peu intelligent. Cet objectif qui est le nôtre trouve un terrain favorable dans les genres populaires. Sans vouloir me comparer à lui, je remarque qu’un Stanley Kubrick agissait ainsi, inscrivant volontiers ses films dans différents genres (film de guerre, film criminel, horreur, science-fiction) dont il se plaisait évidemment à chatouiller les conventions, voire à les retourner… Le genre vous offre dès le départ une attente de la part des spectateurs, un moteur pour faire avancer votre histoire, et un cadre bien défini pour faire s’ébrouer vos idées personnelles !  »

Dans le cas de 28 Days Later, une de ces idées fut de considérer la terrifiante maladie qui frappe les humains par millions comme  » une sorte de virus psychologique, la peur de le contracter étant plus terrible encore que le virus lui-même « . Boyle et son scénariste Alex Garland travaillèrent d’emblée sur ce concept pour en  » infiltrer le script « . Une autre idée présente dès le départ fut celle de  » filmer dans un Londres vidé de ses habitants « .  » C’est le genre d’images qui donnent envie de faire du cinéma !  » s’exclame Danny Boyle qui explique avoir tourné six jours de suite en été, de l’aube jusqu’à environ 8 heures du matin. Le résultat est saisissant, et c’est avec des frissons que nous suivons le jeune héros du film dans sa découverte d’une ville silencieuse, déserte et comme abandonnée à la hâte. Jim (Cilian Murphy) est un coursier qu’un accident a plongé dans le coma et qui s’est réveillé, sur son lit d’hôpital, alors que le virus a déjà exercé ses ravages. Nous l’accompagnerons dans sa fuite éperdue lorsque les  » enragés  » l’attaquent, dans ses rencontres avec de rares rescapés, puis dans le voyage qui emmènera une poignée d’entre eux vers le Nord où l’armée, dit-on, a établi un poste de résistance…

Une question de grains

28 Days Later a été tourné non pas en pellicule traditionnelle mais en digital, une technique renforçant la légèreté (et donc la liberté) de mouvement, assurant aussi et surtout  » un certain grain, une texture particulière, à des images qui s’en retrouvent plus vivantes, comme organiques « . Un autre grain, mais de sel celui-ci, est glissé par Boyle dans la structure d’un film de divertissement que viennent pimenter nombre d’échos de la société actuelle, de ses angoisses et de ses obsessions.  » Nous aimons faire de la contrebande d’idées, sourit le producteur Andrew MacDonald, introduire en douce des réflexions sur le monde dans le spectacle qu’est un film. Nous avons préparé 28 Days Later en pleine crise de la vache folle, nous le tournions quand ont été commis les attentats du 11 septembre et quand est montée la grande peur de l’anthrax. On en trouve logiquement des résonances dans le film.  » Un film où Danny Boyle évoque subtilement, dans sa fiction délirante, des images terribles des tragédies récentes, comme dans cette scène à l’intérieur d’une église où dorment des  » enragés « , écho direct d’une image de corps suppliciés du génocide rwandais…

Louis Danvers

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