Un univers éthylique

Déjà rêvé de fourrer le nez dans les réserves  » humides  » d’un musée ? D’y discuter librement avec ses savants ? A Londres, le Natural History Museum ouvre ses coulisses et rend publique sa collection de 22 millions d’animaux en bocaux. Une première mondiale

(1) Le Natural History Museum de Londres (entrée gratuite) se situe sur Cromwell Road (métro South Kensington). Infos : +44 20 7942 5000 ou www.nhm.ac.uk. Le Centre Darwin organise 14 visites guidées par jour (par groupes de 7 personnes au maximum, âgées d’au moins 10 ans).

(2) Phase Two, dont l’ouverture au public est prévue en 2007, accueillera les départements de botanique (6 millions de plantes) et d’entomologie (28 millions d’insectes).

De notre envoyée spéciale

Prisonniers de leurs jarres en verre, un ourson nouveau-né, une grenouille mâle aux cuisses gluantes d’£ufs et une affreuse bouillabaisse d’anguilles flottent entre deux eaux couleur champagne, cognac ou café. En face, marinant également dans un liquide ambré, un f£tus d’antilope dégoté en Zambie jette, sous ses beaux cils soyeux, une £illade éternelle à une tortue sa voisine, dont une note souligne l’étrangeté : du temps où elle fendait les flots du Pacifique, l’une de ses nageoires, à jamais échancrée, a sans doute servi d’amuse-bouche à un requin… Mais, pour le visiteur du Natural History Museum de Londres, ces bébètes-là sont aussi des  » zakouski « . Comme chaque jour, à heures fixes, un chercheur a déboulé dans le hall d’accueil de la nouvelle aile du musée baptisée Centre Darwin. En trois phrases, il a fini d’appâter les curieux :  » Les spécimens exposés ici, sous vos yeux, n’offrent qu’un intérêt limité, parce que leurs origines sont floues ou incomplètes. Les vrais trésors de l’Institut sont ailleurs…  » Où donc ? A l’ombre, au frais, juste derrière les cloisons qu’il tapote d’un index.  » Et pour les admirer, il suffit de suivre votre serviteur !…  »

Dévoiler au public la totalité de ses réserves  » humides « , estimées à 22 millions de bestioles en bocaux… Qu’aurait pensé Charles Darwin (1809-1882), le plus grand naturaliste anglais, de cette fantastique décision prise en septembre dernier par le musée londonien : rendre ses coulisses (et ses enivrants joyaux) accessibles gratuitement à tous les visiteurs (1) ? Sans doute, le père de l’évolutionnisme aurait-il trouvé assez émouvant d’espionner des ados admirant ses propres trouvailles, récoltées il y a cent trente ans, à la sueur du front, le long des côtes d’Amérique du Sud. Sans doute aussi aurait-il été ravi d’examiner à la loupe des animaux mis au jour bien après sa mort, comme le c£lacanthe, poisson osseux proche des premiers amphibiens à pattes. Mais il ne fait aucun doute que ce génial vulgarisateur des sciences aurait applaudi l’initiative : permettre à tous de vibrer, de sentir au plus près l’incomparable excitation que procure la découverte du vivant.

Spécimens uniques

Le temps presse. Et Michael Harris, savant d’une soixantaine d’années, blouse immaculée et démarche clopinante, convie les visiteurs à enfiler un tablier blanc, avant de passer de l’autre côté du mur. Accolé au vieux musée victorien, Phase One, l’édifice résolument moderne construit spécialement pour stocker les organismes mijotant dans la saumure, compte sept étages(2) : en tout, 3 500 placards métalliques, supportant 450 000 récipients, courent le long de 27 kilomètres de couloirs plongés dans la pénombre (afin de réduire la décoloration des spécimens). Dans l’ascenseur qui mène ses  » invités  » au faîte du bâtiment, Harris plaisante, et l’on devine qu’il gratifie tous ses hôtes de la même sottise :  » Vous pénétrez maintenant au c£ur du Spirit Building. Personne n’a peur des fantômes, n’est-il pas ?…  » Hormis, peut-être, l’âme des innombrables créatures trépassées, les seuls esprits volatiles ici sont ceux des alcools utilisés pour tuer les bactéries qui provoquent la décomposition des tissus. A l’exception des délicates méduses baignant dans une solution de formol, tout ce petit monde mijote dans un mélange à 95 % d’éthanol et 5 % de méthanol. Les locaux qui hébergent ces noyés insolites ressemblent à des vestiaires désertés. L’air y est froid, et fruité.  » Malgré une température ambiante de 13° C, les liquides ne cessent de s’évaporer, confie le guide. Il faut six mois à un employé pour réajuster les niveaux de tous les bocaux d’un seul étage.  »

Le petit groupe s’est approché d’une armoire : des fioles minuscules, comme des dés à coudre, côtoient une flûte transparente approchant les 3 mètres de longueur. A l’intérieur, un très répugnant ver plat, parasite de l’intestin d’un cheval.  » Le problème avec les choses vivantes, regrette Harris, c’est qu’elles ne sont jamais conformes avec des formes standards.  » Cercueils pour poissons, reptiles, mollusques, crustacés, volatiles ou organismes microscopiques, des bocaux de tous les diamètres font ployer les rayonnages. Parfois, ils accusent un grand âge : là, sous la force de gravité de son contenu, un vase en verre soufflé il y a deux siècles s’est littéralement affaissé, distordu. Il n’en garde pas moins une valeur inestimable. Car, selon le savant,  » le contenant, ainsi que les données qui accompagnent le spécimen sont aussi importantes que ce dernier « . Sur l’étiquette d’un pot d’éponges roses et rouille, une plume a tracé, à l’encre de Chine, une date de capture : 28-5-90.  » Il faut lire 1890 « , avertit Harris. Puis le petit homme bougonne : aujourd’hui, les cartes d’identité de ses protégés sont tapées à la machine, sur un papier imputrescible fourré directement dans le bocal.  » Dommage… L’écriture manuscrite des célèbres naturalistes racontaient aussi de belles histoires…  »

Pourtant, les pièces les plus précieuses, celles qui font s’émouvoir les taxinomistes jusqu’aux larmes, reposent çà et là dans des récipients aux capuchons rouges ou jaunes. Ce sont les spécimens  » types  » : les premiers qui servirent, jadis, à décrire une espèce nouvelle pour la science. Uniques, historiques, ces exemplaires sont à la base des comparaisons qu’on continue à faire, partout dans le monde, avec leurs congénères ou cousins apparentés. Parmi ces 170 000  » porteurs de nom  » que compte le Centre Darwin figurent le premier poisson perroquet et le premier nautilus, fossile vivant arraché aux fonds des mers (avec 4 717 autres trésors du règne animal), au cours de la récolte du HMS Challenger, la plus vaste expédition océanographique mise sur pied, en 1872, par le gouvernement britannique. Et parmi eux encore, près de 500 poissons conservés à l’origine (faute de mieux) dans du… rhum, dans les cales du HMS Endeavour, affrété en 1768 par le capitaine Cook…

Les extrêmes

Traversant, au pas de charge, des laboratoires où s’active une faune humaine, les visiteurs croisent, sur leur route, la freezer room (les chercheurs y placent en quarantaine, à û 30°, les cadavres des nouveaux venus, pour tuer la vermine), l’autopsy room (elle sert à l’analyse des carcasses des cétacés échoués sur les côtes de Grande- Bretagne, que le musée récupère depuis 1913) et la packing room (où sont emballés les spécimens prêtés à d’autres instituts scientifiques û 53 285 bêtes, rien qu’en 2001).  » What a pity !  » Sans doute, la fureur contenue des gardiens de la collection humide ne cessera-t-elle jamais d’éreinter la mémoire du malheureux pêcheur qui, découvrant un régalec de sept mètres dans ses filets, n’eut d’autre idée que de le découper en morceaux, avant de l’offrir au musée. Aujourd’hui, le corps de ce poisson-rame, déplié seulement aux grandes occasions, occupe plusieurs cylindres de la tank room. C’est le lieu, situé au sous-sol, de tous les extrêmes : il contient les 750 jarres les plus grandes et des conteneurs inoxydables d’où s’échappent des évacuateurs de vapeurs éthyliques. A l’intérieur, des richesses encombrantes : un espadon, un dugong, un dragon du Komodo nommé Sumba (pensionnaire du zoo de Londres jusqu’à sa mort, en 1937), des barracudas, des ornithorynques, des crocodiles, des primates, des dauphins et des requins û dont un  » taupe  » aux gros yeux vitreux mais toujours passablement menaçants. Plus quelques organes inappréciables, dont ceux de loups de Tasmanie, aujourd’hui disparus.  » De nos jours, la collecte des animaux est soumise à des lois internationales, précise Harris. Beaucoup d’espèces ne peuvent être ajoutées au musée que si des spécimens meurent accidentellement dans la nature, ou après une vie passée en captivité dans les zoos.  »

Sans plus de certitude, le nombre d’espèces différentes vivant sur terre se situe entre 3 et… 100 millions. Jusqu’ici, moins de 2 millions d’entre elles ont été repérées, décrites et classées. La tâche est donc encore vaste. En outre, dans un souci de préserver la biodiversité, de nombreuses espèces rares sont désormais étudiées directement sur le terrain, grâce aux techniques d’enregistrement récentes.  » A une époque où le transfert d’informations est quasi instantané, il n’est plus nécessaire de multiplier les collections à travers le monde « , souligne Harris. A terme, un chercheur situé à l’autre bout de la planète pourra manipuler aisément n’importe quelle bestiole, par l’image en 3D apparue sur l’écran de son PC. Déjà, au Centre Darwin, des webcams installées dans un studio TV permettent aux visiteurs de suivre les recherches menées au Belize par 30 scientifiques maison. Et même, à certaines heures, de bavarder avec eux d’araignées, d’aras écarlates, de pécaris aux lèvres blanches, ou des mousses qui poussent sur les troncs des acajous…

Extrait du Manuel d’instructions pour collectionneurs, édité par le British Museum en 1902.

Lettre du naturaliste Alexander Garden (xviiie siècle), expliquant pourquoi il lui fut impossible d’envoyer au musée un exemplaire de rascasse.

Une rubrique de Pascale Gruber

 » Pour conserver les reptiles, on utilisera, à défaut d’alcool, de l’arak, du brandy ou du rhum. (…) Il est parfois judicieux d’y ajouter un émétique, ou tout autre ingrédient détestable, pour empêcher les chapardeurs de le boire (…) « 

 » Je n’ai pu l’examiner qu’une seule fois. Et ceux qui me permirent d’en faire la description insistèrent pour avoir le plaisir de la manger… « 

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