Un réquisitoire sans nuances

C’est peu dire que l’enquête de Péan et Cohen sur Le Monde met mal à l’aise quant à ses méthodes, ses analyses et ses conclusions. Que le duo iconoclaste décape, au gros burin, la façade de l’institution médiatique pour en dévoiler les lézardes relève de l’entreprise de salubrité démocratique. Après tout, le quotidien ne paie là que la rançon de son pouvoir. Mais on attendait des deux écrivains journalistes qu’ils instruisent alors un procès à charge et à décharge ; qu’ils permettent au moins aux journalistes attaqués par eux de se défendre ; qu’ils mettent en contexte û celui de l’évolution de toute la presse, notamment û les comportements du nouveau Monde ; qu’ils étayent fermement toutes les graves accusations à l’encontre des dirigeants du journal parisien. Au lieu de quoi, Péan et Cohen nous servent, au long des 614 pages, un curieux mélange de faits précis et d’impressions personnelles, de récits parfaitement documentés et de jugements de valeur très discutables, de révélations et de partis pris grossiers dans la manière de les présenter. Bref, l’enquête se révèle d’emblée être un réquisitoire au service d’une thèse û Le Monde abuse de son pouvoir et broie impitoyablement ceux qui ne s’y plient pas û négligeant tout élément contraire à la démonstration.

Les grands scoops d’Edwy Plenel ont aussi servi la cause de ses informateurs ? Et alors ? Aucun étudiant en journalisme ne l’ignore : quand une source transmet à un média des documents sulfureux, c’est qu’elle a un intérêt à leur divulgation. A charge, pour le journaliste, d’identifier cet intérêt, de l’accepter ou non et de vérifier les infos. Il n’en devient pas  » manipulé  » pour autant. Les révélations du Monde avaient-elles oui ou non une pertinence journalistique ? Péan et Cohen s’épargnent malheureusement cette réflexion dans ce qui devient, chez eux, une défense aveugle de la Mitterrandie. Ils ne sont d’ailleurs pas loin de justifier la mise sur écoute, par l’Etat, d’Edwy Plenel. Et lorsque celui-ci devient, sous leur plume, un agent de la CIA, c’est sur la base d’une conviction de l’ancien président François Mitterrand, sans preuve aucune.

Le Monde donne le la à (presque) toute la presse française dans la sélection des sujets d’actualité et dans ce qu’il faut en penser ? Et après ? On ne voit pas bien en quoi le réflexe mimétique des suiveurs doit être mis à charge du suivi.

Le Monde de Colombani, Minc et Plenel n’est plus celui de Beuve-Méry ? Assurément ! Pas un mot, chez les enquêteurs, sur les nouveaux enjeux du journalisme dans une société de la communication. Mais les reproches sont durs à l’égard d’un  » basculement dans l’idéologie des droits de l’homme  » et du goût que Le Monde aurait pour les  » révoltes de salon  » et les  » modes  » parmi lesquelles le respect du pacte de stabilité européen (!), la reconnaissance des homosexuels, le féminisme et l' » anti-fascisme conventionnel « . Que vient faire, au juste, cette condamnation nostalgique de la modernité dans le dévoilement de  » la face cachée  » du journal ?

Modernes, également, les contraintes financières ont poussé Le Monde à s’élargir, à acquérir des publications et à publier des suppléments publicitaires, effectivement contestables. Mais aucun média n’échappe au poids croissant de la logique économique, et en faire grief au seul Monde n’est pas sérieux. En revanche, on souscrit davantage au réquisitoire quand il montre à quel point le quotidien se sert, comme d’une arme, de sa force de frappe rédactionnelle pour peser sur les négociations d’affaires auxquelles il est mêlé.

Le Monde n’est sans doute pas vierge d’entorses à la déontologie ou à l’éthique, et son statut de référence lui impose peut-être un surplus de responsabilité. Si son procès, avec celui de la presse, devait être fait dans l’opinion, le livre de Péan et Cohen aurait apporté d’excellentes questions mais assurément pas toutes les réponses. Jean-Marie Colombani, directeur de la rédaction, a commencé à en fournir sur le site de son journal. Elles sont loin, à ce stade, d’être complètes.

Par Jean-François Dumont

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