Exploiter les données de Sky ECC est primordial pour maintenir le vivre ensemble, estime le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw. © belga image

Un procureur fédéral sur les den ts

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Des centaines d’enquêtes ont été ouvertes aux Pays-Bas, en France, en Belgique et dans de nombreux autres pays après l’interception, par la société Sky ECC, d’un milliard de communications mafieuses cryptées. « Une mine d’or à ciel ouvert, il n’y a plus qu’à puiser, mais il ne faut pas que la grue tombe dessus », avertit le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw.

La Belgique connaît une forte augmentation des très lucratifs trafics de drogue, d’armes et parfois d’êtres humains, « avec des règlements de compte, de la corruption et du blanchiment d’argent », déplore Frédéric Van Leeuw, dont l’interview a été réalisée avant le coup de filet du 23 octobre en Région bruxelloise.

La découverte des messages cryptés par Sky ECC a permis de cartographier la présence de la criminalité en lien avec la drogue en Belgique et ailleurs…

A Anvers, c’est toutes les nuits que les téléphones cryptés se baladaient sur les quais du port, principalement là où débarquent les bateaux chargés de cocaïne en provenance d’Amérique latine. Le trafic est en train d’exploser. Nous avons aussi observé, avec inquiétude, une grosse bulle à Bruxelles. Le phénomène n’est donc plus propre aux Pays-Bas. En ce moment, d’énormes capacités policières sont consacrées à la poursuite du décryptage de ces communications, à la recherche d’autres éléments de preuve et à ouvrir des dossiers. Dans une phase urgente, nous sommes intervenus directement pour intercepter des chargements de drogue et mettre fin à des fuites d’information, à de la corruption et à des violences car des exécutions étaient programmées. Il a fallu s’assurer que nos trois pays – Belgique, France et Pays-Bas – ne travaillaient pas sur les mêmes groupes criminels. Nous avons ensuite analysé ce qui avait un impact plus local, à Anvers, Bruxelles, Liège (lire page 30) ou dans le Limbourg. Les quatorze PJF belges lisent le dossier Sky ECC ; un quart des capacités d’enquête de la police judiciaire fédérale est mobilisé. Et ce pourcentage ne fera qu’augmenter à mesure que nous interviendrons, quand les dossiers seront prêts.

Un quart des capacités d’enquête de la police judiciaire fédérale est mobilisé.

Après le terrorisme, l’exploitation des données de Sky ECC devient une nouvelle priorité du parquet fédéral, pourquoi?

On le sait peu mais la lutte contre la criminalité organisée est l’une des tâches principales de mon parquet. La criminalité liée aux stupéfiants a un impact sur la société. Si un fait mineur détecté en décryptant les données de Sky ECC était commis par un terroriste, la nouvelle ferait le tour du monde. Mais quand il s’agit de criminalité organisée, l’information passe souvent après celle des gens scandalisés par deux heures de file pour acheter un hamburger à Plopsaland… On pourrait se dire: ce sont des criminels qui se tuent entre eux, il n’y a pas de victimes innocentes. C’est faux! Il y a énormément de pression sur des personnes qui occupent des positions intéressantes pour les activités criminelles et qui, pour autant, ne souhaitent pas être impliquées dans le trafic. On les intimide, on les menace, on fait parfois venir des gens de l’étranger pour faire la sale besogne. Oui, cela se passe chez nous. Le niveau de la violence augmente et cela a un impact plus systémique qu’on ne croit sur notre société. Le prix d’une vie baisse considérablement. Des gens sont tués pour quelques dizaines de milliers d’euros. Il ne faut pas croire non plus que la saisie d’une cargaison de plusieurs millions d’euros fait reculer les criminels. Il en vient d’autres derrière. Beaucoup de cet argent est réinvesti dans l’économie réelle. En s’y attaquant, on mettra inévitablement en difficulté des gens qui n’ont rien à voir avec la criminalité organisée, mais qui profitent, sans le savoir, de cet argent blanchi. Cela rend notre action parfois peu populaire et les criminels le savent.

Quelles sont les caractéristiques de cette nouvelle forme de criminalité organisée?

Nous sommes confrontés à des mafias du type sud-américain fonctionnant comme des syndicats du crime. Des organisations distinctes collaborent entre elles sur certains projets, s’opposent parfois sur d’autres. Il y a des spécialisations dans le blanchiment, les règlements de compte, les routes de la drogue, etc. Ce modèle de criminalité basé sur la violence n’était pas encore connu en Europe. Avec la « Mocro Maffia » (NDLR: organisations criminelles tenues principalement par des Marocains ou des Marocains d’origine aux Pays-Bas et en Belgique), un certain groupe s’est imposé à d’autres par la violence. On n’est pas loin du narcoterrorisme. L’objectif est de faire peur et d’intimider pour avoir les mains libres. Aux Pays-Bas, le frère et l’avocat d’un repenti, dont le témoignage a permis de confondre un baron de la drogue actuellement en procès à Amsterdam, ont été assassinés, de même que le journaliste Peter R. de Vries qui enquêtait sur cette affaire. Depuis, les avocats, même chez nous, réfléchissent à deux fois avant de proposer à leur client d’être « repenti », et certains journalistes évitent d’écrire sur le sujet. C’est une violence dont nous ne voulons pas ici. C’est pourquoi il est important qu’il y ait suffisamment de capacité à la police fédérale pour enquêter, mais aussi pour protéger. Les Pays-Bas ont revu toutes leurs procédures et ils consacrent aujourd’hui un budget de septante-et-un millions d’euros à la protection des personnes.

C'est dans le port d'Anvers que débarquent les bateaux chargés de cocaïne en provenance d'Amérique latine.
C’est dans le port d’Anvers que débarquent les bateaux chargés de cocaïne en provenance d’Amérique latine.© belga image

Les moyens déployés en Belgique sont-ils suffisants?

Les enquêteurs sont très occupés. Habituellement, dans une enquête judiciaire, on recherche la pépite d’or à dix ou quinze mètres de profondeur. Ici, on a une mine à ciel ouvert, il n’y a plus qu’à puiser, mais il ne faut pas que la grue s’effondre parce qu’il y a trop. Notre responsabilité est énorme. On insiste pour avoir des renforts malgré les économies budgétaires. Le ministre de la Justice a déjà autorisé des frais de justice considérables. Si l’on veut maintenir le modèle du vivre ensemble qui fait partie de notre richesse, sans que les gens qui sortent dans la rue risquent de se faire tuer, il faut vraiment intervenir maintenant pour exploiter les données de Sky ECC.

La corruption est très présente dans le trafic de stupéfiants…

Les dossiers sont traités, selon les circonstances, par l’Office central pour la répression de la corruption (OCRC) ou par la PJF locale concernée. Le nombre et la variété des cas nous a étonnés. Il ne s’agit pas nécessairement de personnes qui avaient un téléphone Sky ECC, mais qui, par exemple, acceptaient de rechercher des domiciles dans le Registre national, ce qui permettait aux criminels de localiser certains individus en vue de les influencer ou de les menacer. En continuant à analyser ces conversations décryptées, on découvre de nouveaux indices de corruption.

Les chiffres de Sky ECC donnent le tournis. Aujourd’hui, où en est-on?

Pour la seule Belgique, il y avait, à la date du 15 octobre 2021, près de 2 000 suspects, 433 arrestations et plus de 77 tonnes de cocaïne brute saisies (NDLR: auxquelles il faut ajouter le produit des dernières opérations liégeoise, limbourgeoises et bruxelloises des 18, 20 et 26 octobre). Pour un prix de vente au consommateur final de cinquante euros le gramme de cocaïne, on arrive à une valeur de près de quatre milliards d’euros, à multiplier par deux ou trois parce que cette cocaïne, fort heureusement, ne sera pas pure, mais coupée. C’est dire combien ce marché est juteux.

A-t-on identifié la ou les têtes de réseaux?

Aujourd’hui, il n’y a plus d’intermédiaires entre l’Europe et les dirigeants en Amérique latine. Depuis les accords de paix en Colombie (NDLR: entre le gouvernement et les Farc, en 2016), les mafias sud-américaines inondent l’Europe, car le marché y est en pleine croissance, tandis que les Etats-Unis sont saturés. Certains dirigeants se trouvent à Dubaï. C’est la raison pour laquelle nous essayons d’avoir des accords policiers avec les Emirats arabes unis. Eurojust et Europol viennent en appui pour le partage d’informations avec les autres pays et la déconfliction, c’est-à-dire pour s’assurer que le travail d’un pays n’empiète pas sur celui d’un autre. Le parquet fédéral fait de même à l’échelon belge, ce qui demande beaucoup de travail. Tout le ministère public, soit les quatorze procureurs du roi, les cinq procureurs généraux et le parquet fédéral, s’investissent considérablement dans ce dossier, à des degrés divers. C’est du jamais-vu en Belgique. Cela montre à quel point tout le monde est conscient qu’il était plus que temps de prendre le problème à bras- le-corps.

Le crime sans filtre

En mars dernier, le parquet fédéral et la police fédérale (DGJ) menaient une grosse opération, résultat provisoire d’une enquête menée en Europe et dans le monde au départ de la Belgique, des Pays-Bas et de la France, affectant d’autres pays en Europe et dans le monde. Ce gigantesque coup de filet avait été rendu possible par le décryptage d’un milliard de communications mafieuses protégées par le logiciel canadien Sky ECC. En date du 15 octobre 2021, jour de l’interview du procureur fédéral, 273 (275 aujourd’hui) dossiers avaient été activés en Belgique, soit 193 totalement nouveaux et 80 enrichis par de nouvelles données. La majorité (161) concernaient le trafic de drogue. Venaient ensuite les infractions financières, la violence, la corruption et les infractions à la loi sur les armes. Près de 2 000 personnes sont actuellement considérées comme suspectes, 455 en état d’arrestation. L’enquête liégeoise, démarrée il y a près de trois ans, mais alimentée, elle aussi, par Sky ECC, a conduit à l’arrestation de 27 personnes et à la saisie d’environ 580 kilos de pains de cocaïne, ainsi qu’à plus d’1,6 tonne de drogues en vrac pour une valeur marchande estimée à 80 millions d’euros. Les saisies bruxelloises concernent un million d’euros d’argent liquide, des pièces d’or, des objets et des voitures de luxe, mais aussi du matériel de contre-mesures: brouilleur, détecteur de balises, balises, drones.

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