Un poète en hiver

Dans un recueil bouleversant, le grand écrivain nobélisable confie son désarroi face au néant. Et rend grâce à Ce peu de bruits qui l’ont ramené à la vie. Rencontre.

Acôté de lui, les autres écrivains ont un fâcheux air de  » bling-bling « . Avec son chandail gris assorti à son regard, Philippe Jaccottet ressemble plus que jamais, à 82 ans, à un moine-poète égrenant ses haïkus. Obstinément fidèle à l’idéal résumé par le titre mezza voce de son nouveau recueil : Ce peu de bruits.

S’il fuit le tapage médiatique et la gloire des colloques, celui qui est unanimement considéré comme l’un des plus grands poètes de notre temps entrouvre avec simplicité à ses admirateurs la porte de son ermitage de Grignan (Drôme), niché dans l’ombre du château de Mme de Sévigné. Une fois franchi le seuil, un escalier plonge vers un salon tapissé d’estampes et de dessins, où seules les aquarelles de son épouse, Anne-Marie, jettent une note de couleur. Impression de douce austérité de bien-être frugal. A travers les fenêtres rayonne la lumière argentée de l’hiver finissant, dans le gazouillis des mésanges. Une partition – une sonate de Mozart – est ouverte sur un piano.  » Ma femme, qui joue de la flûte, se plaint que je ne l’accompagne plus guère « , déclare en souriant le poète.

Mais la vedette de la pièce est un clavecin peint en vert, sur lequel sont alignés d’antiques Pléiade. Cet instrument, précise Philippe Jaccottet, est l’£uvre d’un couple de voisins et amis, dont les morts rapprochées, dans les affres de la maladie, l’ont terriblement affecté. Certes, l’auteur de L’Effraie n’a jamais cessé de méditer sur la précarité de notre condition :  » Des passants. On ne nous reverra pas sur ces routes, pas plus que nous n’avons revu nos morts « , écrivait-il dans Pensées sous les nuages. Mais la bourrasque qui a emporté nombre de ses proches depuis le début des années 2000 (dont les écrivains André du Bouchet et Louis-René des Forêts) l’a précipité dans un véritable  » ravin « , celui de la dépression.  » Comment dire cela ? On a touché à quelque chose de si froid que toute l’année en est atteinte, même au c£ur de l’été « , constate le poète.

Pas d’échappatoire, nulle aube à espérer : seulement le combat, perdu d’avance, d’un malheureux enfermé dans une pièce close avec une bête fauve. Le pire des supplices étant d’être condamné à ne plus jamais voir, de son étroit jardin, le mont Ventoux, ceint de lumière. D’ores et déjà, l’âge, qui tarit l’inspiration et ankylose la plume, prive le poète de s’exalter comme auparavant devant un arbre, un oiseau, une source – ces portes ouvertes sur un autre monde. A l’entendre, il ne serait déjà plus qu’un magicien à la baguette brisée, tout juste bon à jeter sur le papier des bribes de vie, là où naguère le poème coulait de source, comme donné par les dieux.

 » Je ne connais guère d’écrivains qui aient continué à écrire des choses convenables après 80 ans « , soutient Philippe Jaccottet, de sa voix de violoncelle, qui s’assourdit avant que finisse la phrase. Au risque de le contredire, on ne peut qu’admirer, dans leur nudité chancelante, ces proses de la détresse, ces miserere chantonnés pour un Dieu absent. On y retrouve la fluidité, la lumière d’hiver, qui furent toujours la marque de ce Suisse à l’éducation calviniste. Sa palette paraît restreinte, à la façon de celle d’un Morandi ? Philippe Jaccottet est le premier à l’admettre :  » Je ne suis pas un inventeur de formes. Devant un très grand poète tel Paul Celan, je me sens comme devant une paroi abrupte, escarpée, et je me demande comment j’ose écrire.  »

L’art de Jaccottet vaut, lui, par une probité ennemie de l’enflure, plus précieuse que jamais, à l’âge du factice, de la provocation et du kitsch. Ce sentiment d’un affaissement général, l’angoisse que l’argent ne  » pourrisse l’homme jusqu’à la racine « , n’a pas été étranger à la déprime de cet écrivain qui n’a jamais transigé. A l’exception d’une  » année faste  » où sa traduction de L’Odyssée fut inscrite au programme des lycées, le grand poète avoue sans ambages ne gagner que l’équivalent d’un smic, un ordinaire certes amélioré par ses nombreux prix littéraires. L’autre jour, ce nobélisable n’a pas détrompé un élu local rencontré dans les rues de Grignan qui, le confondant avec sa femme, lui a demandé  » comment allait la peinture « …  » J’ai admis une fois pour toutes en commençant à écrire que c’était une activité marginale en même temps que centrale. La poésie protège aussi des tentations du vacarme et de l’exploitation publicitaire. Avec elle, on est sûr de ne pas gagner d’argent, alors que, chez les romanciers, il y a des gens qui rêvent…  »

A cet instant, comme un présage menaçant, un jet venu de la base d’Orange couvre soudain de son fracas le chant des oiseaux occupés à picorer l’abricotier en fleur du jardin. Il ne faudrait pas beaucoup pousser Philippe Jaccottet, revenu, il y a trois ans, ému et inquiet d’un voyage au Moyen-Orient, pour lui faire dire que notre monde court à la catastrophe.  » Nous chantons peut-être des cantiques sur le pont du Titanic « , ironise-t-il.

Mais, même au fond du ravin, parvient un rai de lumière. Ces jours-ci, Philippe Jaccottet semble avoir repris le dessus et retrouvé le sourire.  » Le temps passant, Dieu merci, les épreuves sont tout de même surmontées. A partir de 2006, l’envie d’écrire est revenue, ma curiosité pour le monde, qui s’était émoussée, s’est un peu réveillée.  » S’il a pu remonter la pente, c’est en s’agrippant aux seules choses qui tiennent bon : la musique (Bach, Schubertà), et surtout le verbe des écrivains qui, depuis toujours,  » le hantent merveilleusement  » : Hölderlin, Rilke, Kafka, Handke.  » Ce peu de bruits, qui parviennent encore jusqu’au c£ur « , ce sont leurs mots, unique sauvegarde contre la marée du nihilisme.  » En citant ces textes, précise le poète, j’ai voulu rassembler des preuves, non, plutôt des ébauches de preuves, qui ne montrent pas que la vie a un sens, mais qui vont contre le fait qu’il n’y en aurait pas.  » Du pur Jaccottet, plein de conditionnels, de scrupules et de prudences. Aussi crépusculaire soit-il, son livre, tient-il à préciser – et l’aveu a de quoi bouleverser –  » se termine tout de même sur des images d’enfance, de fraîcheur, de matinée « à

Ce peu de bruits, par Philippe Jaccottet. Gallimard, 121 p.

François Dufay

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