Un peu de tout

Guy Gilsoul Journaliste

Dans un contexte de guerre, Art Brussels, la foire d’art contemporain de Bruxelles, n’échappe pas aux rapports entre l’art et l’idéologie. Reste à trouver, parmi un millier d’artistes, les irréductibles

Art Brussels, Bruxelles, palais du Centenaire, halls 3 et 4. Du 4 au 8 avril, de 12 à 20 heures. Nocturne, le 7 avril jusqu’à 22 heures. Le 8 avril, fermeture à 18 heures. Tél. : 02 402 36 66.

Chaque année, durant cinq jours, Art Brussels û qui s’ouvre ce 4 avril û devient le salon où l’on cause, se croise et se toise, le lieu de toutes les retrouvailles et de toutes les curiosités. Sur les 110 galeries présentes, la moitié sont belges et allemandes. Viennent, ensuite, les françaises et, loin derrière, toutes les autres. Au total, un nombre incalculable d’£uvres, toutes techniques, approches et intentions confondues, qui seront cette fois, par la force des choses, reliées au contexte de la guerre. Qu’en est-il, par exemple, de l’américanisation des arts, de l’émotion, de l’esprit de provocation, de la violence et de la liberté ? Tout cela mérite d’être à l’ordre du jour.

Un millier d’artistes au rendez-vous, c’est à la fois énorme et très peu, car ce qui est montré au Heysel résulte d’abord d’un choix décidé par le comité de sélection de Art Brussels (la moitié des demandes ont été refusées), puis d’un autre, exercé par les marchands eux-mêmes, voire par les banques ou les services publics û puisque Art Brussels présente aussi deux expositions signées par Dexia et par la Province de Hainaut. Enfin, il y a les créateurs eux-mêmes et la question : l’artiste est-il un homme ou un outil ?

En réalité, l’art dit contemporain s’est défini, dès son apparition, à la fin des années 1950, par le rejet de l’objet (qu’on achète) au profit de l' » Event  » (auquel on participe). Quand, au début des sixties, le phénomène arrive en Allemagne et, de là, se répand dans toute l’Europe, il se politise, sur fond de mémoire de guerre et de révolte entre deux systèmes politiques que tout oppose. Mais aux  » Actions « ,  » Installations multimédias  » ou encore photographies de témoignage dénonciatrices répond, au même moment, aux Etats-Unis, le développement d’un art froid et détaché (le minimalisme et le conceptuel) qui, finalement, l’emportera. Or que vise, entre autres, cette nouvelle approche aux antipodes de l’expression sinon, comme l’écrira Donald Judd, l’un de ses représentants,  » à se débarrasser de l’un des vestiges les plus critiquables de l’art européen, le problème de l’illusionnisme  » ? Entendez celui des signes et des couleurs, messagers de contenus incontrôlés venus d’une individualité suspecte. Désormais, la  » Proposition  » (le mot  » £uvre  » est devenu péjoratif) inclut tout à la fois la structure, les mots, l’environnement et le visiteur appelé à  » réfléchir  » l’Espace de l’Art.

Mais, en conjuguant ce refus de la psyché individuelle et cette quête, presque religieuse, d’un art relationnel soutenu par une haute technicité, l’art, devenu de plus en plus international au fil des années 1980 et 1990, va progressivement habituer le spectateur à abandonner la proximité avec le monde et lui-même. Ainsi, au nom de la distanciation critique, l’actualité, par exemple, ne sera plus abordée que par le biais d’une analyse du message médiatique (voir le succès de la photographie plasticienne). D’où cet éternel retard sur l’événement, et la crainte manifeste de l’engagement au seul profit, trop souvent, de la superficialité, voire de la légèreté des propos.

Pouvoirs culturels

On aurait pu croire que cette forme de culture appartiendrait aux seuls tenants d’un capitalisme sans morale, plus soucieux de stratégie de pouvoir que de sens. Mais voilà, ce serait sans compter l’assujettissement des politiques de gauche qui, au fil des années, n’oseront pas remettre en question les liens qui unissent l’art  » contemporain  » et les dangers venus d’une puissance aujourd’hui sans rival. Préférant prolonger l’image d’un parti tolérant (contre les censures annoncées de l’extrême droite), cette gauche de plus en plus centriste a même construit un habile dispositif d’arborescence des pouvoirs culturels qui, aujourd’hui, sert davantage l’idéologie dominante qu’elle n’en assure la critique.

Ainsi, donc, le paysage est-il devenu parfaitement lisse et correct. Sauf qu’il existera toujours des Astérix, Obélix et autres Idéfix. A vos loupes : cet art-là, aussi, est à la foire.

Guy Gilsoul

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