Un parfum de naphtaline

Quand un indien veut rafler le fleuron de l’acier luxembourgeois, le Luxembourg hurle au loup. Quand un allemand compte s’emparer du gaz espagnol, l’Espagne s’enflamme. Et quand un italien s’intéresse à Suez, la France brandit le drapeau tricolore. Aux armes, citoyens. C’est la nation qu’on assassine, entend-on désormais dans toutes les langues chaque fois qu’un groupe étranger jette son dévolu sur un fleuron du cru. Et de mitonner aussitôt, à Luxembourg, à Madrid ou à Paris, ici une loi express anti-OPA, là une fusion instantanée… Et tant pis pour ces hypothétiques groupes européens transnationaux, censés terrasser la concurrence américaine et asiatique. L’Europe ? Ah oui, l’Europe…

En Belgique, au moins, on a appris à se tenir. On ne dit rien. Ou très peu. On sait, depuis que la Royale belge ne l’est plus, et que la Société générale (de Belgique) a préféré l’étreinte française à l’italienne, que les grands mouvements de capitaux font partie de l’histoire économique. On ne pourra pas reprocher aux p’tits Belges de manquer de vision. Des pans entiers de leur énergie (Electrabel, Fluxys, Distrigaz, Petrofina…) sont passés sous pavillon étranger sans susciter de sursaut national. Et si certains s’émeuvent un peu aujourd’hui, c’est parce que la fusion Suez/Gaz de France pourrait fragiliser l’emploi en Belgique. Pour le gouvernement, en tout cas, l’affaire est dans le sac et la prochaine rencontre Mestrallet/Verhofstadt tiendra essentiellement de la visite de courtoisie.

Le patriotisme économique n’est plus une priorité belge. Les optimistes diront qu’un aussi petit pays a raison de jouer les grandes alliances transfrontalières. Les mauvaises langues répondront que la Belgique est tellement inquiète de son propre avenir qu’elle ne va pas se réinventer un patriotisme disparu au gré des avancées fédérales. Laissons donc aux Français le nationalisme. Et aux Belges, le pragmatisme. Ce qu’a parfaitement compris le gouvernement wallon dans le dossier Arcelor : aux cocardiers les déclarations matamoresques (et les inévitables retournements de veste), à nous la tête froide. En clair : combien cela va-t-il nous rapporter ?

Avons-nous d’ailleurs le choix ? La création de la SN Brussels a prouvé qu’une poignée d’hommes décidés pouvait réussir là où un mauvais partenariat privé-public était condamné par essence. Mais c’est un succès de niche. Comme pour nos pralines.

Le nationalisme économique sent de plus en plus la naphtaline. S’il s’appuie sur une réalité objective, sur une puissance de fait, il peut faire illusion un certain temps. Mais il est aussi, trop souvent, le paravent d’une grandeur passée, figée sur des acquis que l’on a oublié de consolider et d’adapter aux nouvelles réalités. La fusion Gaz de France/Suez, à l’étude depuis des années, aurait été bien plus crédible si elle n’avait été sans cesse reportée essentiellement par crainte des réactions syndicales. Quand l’appel aux couleurs a pour but d’acheter la paix sociale, il remporte une victoire à court terme. Mais c’est sur le long terme que misent les vrais stratèges.

D’autant qu’il ne faut pas être dupe : les succès d’un groupe et sa richesse ne profitent pas intégralement à son pays d’origine. Exemples français de saison : Total a réalisé 12 milliards d’euros de bénéfices, mais investit essentiellement à l’étranger. Et France Télécom, qui réussit un remarquable exercice 2005, va sucrer 17 000 postes de travail. Exemples plus proches : InBev conquiert le Brésil mais licencie à Jupille. Et Belgacom frôle le milliard d’euros de bénéfices tout en organisant le départ de 3 000 salariés…

Vanter le libéralisme et pratiquer le protectionnisme selon que l’on soit du côté de la proie ou du chasseur : le paradoxe est flagrant. Mais il s’explique. Libéraliser, c’est accroître la concurrence. Tout bénéfice pour le dynamisme entrepreneurial et, in fine, pour les consommateurs, dit-on. Problème : pour éliminer la concurrence, il faut être plus gros que l’entreprise voisine. Donc l’absorber. Et acquérir un quasi-monopole. Ce qui, par définition, est tout sauf bénéfique au consommateur…

C’est cette contradiction, inhérente au discours économique ambiant, que vient rappeler l’affaire Suez/GDF. C’est ainsi qu’en France, ces derniers jours, une certaine presse de droite, celle-là même qui défend farouchement le libéralisme et l’Europe des marchés, a salué le courage, c’est-à-dire le protectionnisme, du gouvernement Villepin. A l’inverse, on a pu lire, dans un titre de gauche, habituel pourfendeur de l’Europe financière et des  » diktats  » de Bruxelles, des doutes sur la stratégie française, redoutant que celle-ci n’entraîne une dommageable guerre commerciale.

Alors ? On ferait volontiers sienne la jolie formule de l’ancien commissaire européen, Karel Van Miert, quand il rêve d’une  » économie de marché socialement corrigée « . Mais, du rêve à la réalité… l

Stéphane Renard

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