Un orfèvre de l’imaginaire et un génial acrobate

Le concours Reine Elisabeth 2010 a livré son verdict. D’excellence bien sûr, c’est sa marque de fabrique. Mais si les 12 lauréats partagent une virtuosité hors pair, ils ne sont pas tous des musiciens d’exception. Du moins, pas de la trempe des deux premiers.

Samedi 29 mai, dans ces moments chiquement survoltés où le public attend la proclamation, une question domine : Evgeni Bozhanov ou Denis Kozhukhin ? Le Bulgare ou le Russe ? Le phénomène du vendredi ou le poète du samedi ? Seuls ces deux-là ont suscité, à juste titre, une standing ovation. Si la première place ne revient pas à l’un, elle ne peut échapper à l’autre. Et vice versa.

Et ce sera Kozhukhin ! Passionné de nature, il cueillait des champignons en compagnie de son père. S’il n’était si grand et avec de si grandes mains, il aurait pu rencontrer Blanche-Neige dans la forêt. Lorsqu’il sourit, ses joues s’arrondissent à la manière d’un nain de Disney relooké catogan. Serait-ce Timide ? Non, il faudrait plutôt inventer pour lui le personnage de Libre rêveur.  » Face au public du palais de Bruxelles, j’ai éprouvé l’impression de m’envoler « , se souvient Denis. Une des clés de son succès repose sur son répertoire. Il a proposé une des £uvres les plus dénudées sur le marché des sonates classiques obligatoires, fragilité incongrue dans cet environnement de haute voltige technique : la Sonate XVI : 49 de Haydn. Simplement, parce qu’il l’adore et qu’il y voit un lien sur le plan de l’humour avec Prokofiev, le compositeur de son concerto au choix. Même si le Concerto n° 2 recèle une sorte de bouillonnement sombre dans lequel le jeune Russe va insuffler une grâce visionnaire, il abonde de traits sarcastiques.

Evgeni Bozhanov, fabuleux funambule aux fulgurances aussi géniales qu’imprévisibles, se classe donc deuxième. Moue boudeuse et volontariste, intraitable dans ses tourments créatifs, le pianiste bulgare ressemble à quelques chromos de Beethoven. Sans parler de ses jaillissements sidérants à la Glenn Gould.

Et l’armada sud-coréenne ?

Le concours soulève une fois encore cette question lancinante : pourquoi la perfection formelle s’accompagne-t-elle souvent d’une carence de… musique ? Comment expliquer la relative déconvenue de l’équipe coréenne et d’autres formules 1 du piano ? Bien sûr, on peut à juste titre s’esbaudir de cette maîtrise transcendante de la technique, par laquelle toute difficulté est impeccablement déjouée et surmontée. Mais comme les finalistes se différencient peu sur ce point (et de moins en moins), il faut bien qu’ils trouvent le moyen de dépasser cette excellence désormais standard. Comment ? En apportant autre chose que cette lecture virtuose du texte, en accédant à cet au-delà de la technique qu’on appelle musicalité, ou plus radicalement encore musique.  » A un certain moment, il faut lâcher prise « , confiait Frank Braley, ancien premier lauréat. Et ce dans le but de nouer, autour de l’£uvre, un échange singulier avec le public. Et pour créer cette plus-value, il ne suffit pas de plaquer un style précontraint, ni de confondre variations arbitraires de dynamique et expressivité personnelle.

Pour beaucoup de jeunes surdoués, la maîtrise est devenue une fin, alors qu’elle ne devrait jamais rester qu’un moyen. Ce qu’il faut trouver, à l’instar de Khozukhin, c’est cette capacité de suspension du temps, qui rend tout à coup impensable l’envie de tousser. C’est la vérité d’un engagement unique, singulier, celle d’une prise de risque ici et maintenant. Comme aimait à le répéter Claude Debussy : les fausses notes ont sûrement leur raison d’être.

PHILIPPE MARION

 » à un certain moment, il faut lâcher prise « 

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