Un oiseau pour le chat ?

Bruxelles aura-t-elle bientôt le triste privilège de compter des ministres Vlaams Blok dans son gouvernement ? La menace est bien réelle. Paradoxe : le danger viendra surtout des votes francophones

Sur la base des résultats obtenus par le Vlaams Blok aux dernières élections régionales de 1999, il suffirait à ce dernier de s’attirer les faveurs de quelque 7 000 électeurs supplémentaires, le 13 juin prochain, pour rafler 9 des 17 sièges du Parlement bruxellois qui reviennent, de droit, aux députés néerlandophones. Ou d’un peu plus de 10 000 si les partis démocratiques flamands se liguaient dans un système d’apparentement défavorable au Blok. Ce faisant, les extrémistes s’installeraient aux commandes de la Région bruxelloise, aux côtés des ministres francophones. Telles sont, du moins, les estimations du Conseil d’Etat. Or, si l’on en croit la progression constante du parti flamand d’extrême droite depuis quinze ans, la chose ne paraît vraiment pas impossible. Quelques chiffres éloquents : le Blok représentait 2,1 % des électeurs bruxellois en 1989, date des premières élections régionales. Six ans plus tard, il passait à 3 % et, au dernier scrutin régional, à 4,5 %. Soit, à chaque fois, une progression de moitié ! Et, à une encablure du scrutin du 13 juin, le voilà parfois crédité de plus de 8 % des intentions de vote dans les sondages : concrètement, cela signifie que plus de la moitié (près de 55 %) des voix bruxelloises se portant sur une liste flamande iraient au Blok. Une lueur d’espoir, cependant : le système de vote informatisé, à Bruxelles, est tel que l’électeur doit choisir son rôle linguistique avant d’émettre son vote. S’il choisit le rôle francophone, seules les formations francophones apparaîtront à l’écran. Cette particularité (qui ressemble à s’y méprendre à une anomalie, dans une Région bilingue) aura peut-être pour effet d’obliger certains électeurs francophones mal avertis à ravaler leur intention de voter en faveur du Blok…

Quoi qu’il en soit, les élus francophones resteront majoritaires au Parlement bruxellois. Ils occuperont 72 sièges de député, pour 17 aux néerlandophones : le nombre de sièges attribués aux uns et aux autres est désormais fixé d’avance. Le hic ? C’est que les membres du gouvernement bruxellois doivent recevoir l’aval d’une majorité de députés francophones et d’une majorité d’élus néerlandophones : c’est la règle de la double majorité destinée, à l’origine, à garantir la présence de Bruxellois flamands au sein de l’exécutif régional. En pratique, cela impose la présence de ministres flamands dans toute coalition. Mais voilà : si le Blok détient la majorité absolue dans l’aile néerlandophone de l’enceinte parlementaire, c’est à lui, et lui seul, de donner ou de refuser la confiance du groupe flamand à un gouvernement. Bien sûr, les francophones refusent d’envisager pareille situation : c’est peu dire que l’idée de gérer Bruxelles aux côtés de ministres blokkers leur retourne l’estomac. Dans l’autre camp linguistique, on n’envisage pas une participation du Blok au pouvoir avec davantage d’enthousiasme, même si l’on minimise les risques û preuve de pragmatisme ou excès d’optimisme ? û d’une progression significative de l’extrême droite à Bruxelles.

Serait-il trop tard ?

Mais que faire si c’était là le verdict des urnes et que la coalition de l’ensemble des partis démocratiques flamands ne suffisait pas à damer le pion au Vlaams Blok ? Les séismes annoncés suscitent toujours l’instauration de mesures de protection. Les responsables politiques francophones proposent une solution institutionnelle : on baisserait le niveau de  » majorité  » nécessaire, dans le groupe linguistique flamand, pour pouvoir présenter des candidats ministres ou secrétaires d’Etat. Du côté flamand, en revanche, on semble peu enclin à modifier la loi spéciale sur les institutions bruxelloises. Jusqu’ici, les partis flamands traditionnels se contentent d’appeler les Bruxellois francophones à voter pour une liste démocratique flamande, afin de  » diluer  » les voix qui se portent sur le Blok dans un nombre plus important de votes émis en faveur de partis flamands.

Dialogue de sourds ?  » Les postulats de départ sont différents d’un côté et de l’autre, analyse Vincent de Coorebyter, le directeur général du Crisp (Centre de recherche et d’information sociopolitiques). Les francophones jugent que la Flandre est responsable de la montée en puissance du Blok et que le risque que celui-ci représente justifie le sacrifice de la double majorité stricte que les Flamands ont obtenue dans le fonctionnement des institutions bruxelloises. Les Flamands de Bruxelles, en revanche, jugent qu’une éventuelle majorité absolue du Vlaams Blok dans la capitale ne serait atteinte que par l’apport de voix francophones s’ajoutant aux voix flamandes. Ce qui, à leurs yeux, justifie que l’on demande aux électeurs francophones de favoriser des listes flamandes démocratiques pour faire contrepoids aux électeurs francophones du Blok.

 » Votez flamand  »

Que penser de ces deux approches ? La réforme institutionnelle proposée par les francophones û l’assouplissement de la règle de la double majorité û revient, en fait, à gouverner Bruxelles sur la base d’une minorité  » structurelle  » du côté néerlandophone : une belle entorse au principe démocratique que les juges de la Cour d’arbitrage pourraient sanctionner, en cas de recours.  » En outre, pour convaincre les Flamands de renoncer à une partie de leurs garanties, les francophones devront faire d’inévitables concessions, souligne le politologue Pascal Delwit (ULB). Il y a fort à parier que la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, par exemple, reviendra sur le tapis des exigences nordistes. Ainsi que de nouvelles avancées confédéralistes.  » Par ailleurs, une modification de la loi spéciale sur Bruxelles suppose une majorité des deux tiers au Parlement fédéral, ainsi qu’une majorité dans chaque groupe linguistique : pour atteindre les deux tiers requis, la coalition violette aura donc besoin du soutien des Verts et du CDH.

Quant à l’exhortation flamande faite aux francophones û  » Votez flamand  » û, elle est pour le moins contraire à l’esprit des institutions bruxelloises, lesquelles ont été organisées (sur l’insistance des Flamands) sur la base d’une division linguistique propre à garantir les droits de la minorité flamande. Cette situation a un petit air de déjà connu : n’est-ce pas celle qui a prévalu en France, au printemps 2002, à la veille du second tour de l’élection présidentielle, alors que les électeurs de gauche ont été priés de voter en faveur de Jacques Chirac pour contrer Jean-Marie Le Pen, le candidat du FN ? Pour en revenir à Bruxelles, on peut s’interroger sur la légitimité des responsables politiques flamands qui auraient été élus grâce à l’apport massif de voix francophones. On peut parier, aussi, sur le fait que le Vlaams Blok ne se privera pas de dénoncer les partis traditionnels flamands qui auront de la sorte  » vendu leur âme aux francophones « …

La  » lutte  » contre l’extrême droite flamande semble mal emmanchée : les ripostes envisagées se situent sur le terrain de la technique électorale (le choix préalable de la langue de l’électeur), sur celui de la réforme des institutions (la révision de la loi sur Bruxelles) ou dans le registre de la  » responsabilisation  » (l’appel flamand fait aux francophones). Le Vlaams Blok, lui, doit sa pâture et son succès à sa présence sur le terrain, à la simplicité de son idéologie et à l’efficacité de sa propagande. Et, aussi, à la légèreté de certains responsables politiques qui, à l’instar de Daniel Ducarme, s’acharnent à entacher l’image de Bruxelles. Les armes ne sont décidément pas les mêmes. Et celles exhibées par les formations traditionnelles ne suffiront sans doute pas longtemps à écarter le Blok du pouvoir…

I. Ph.

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