Un musée de l’accident

Exposer l’accident pour ne plus être exposé à lui, tel est le propos de l’exposition imaginée par l’urbaniste et philosophe Paul Virilio

« Inventer l’avion, c’est inventer le crash. » Pour l’urbaniste et philosophe Paul Virilio, qui signe à Paris une des expositions les plus dérangeantes du moment, l’accident n’est pas le fruit du hasard. Il serait même la conclusion prévisible du risque inhérent aux très nombreuses inventions du XXe siècle dont nous assumons chaque jour davantage les conséquences. L’accident n’est donc plus l’inattendu, mais « ce qui arrive » aux conquérants de l’espace, des océans, des ressources de la terre, des marchés mondialisés et des hommes. Preuve: depuis une dizaine d’années, plus de 70% des grandes catastrophes ne sont plus redevables à la nature mais à l’esprit humain. Aujourd’hui, précise le philosophe, « il est donc urgent de constater que le savoir marque la finitude de l’homme ». D’où l’impératif de sa réaction face à l’eschatologie annoncée et l’idée d’un musée de l’accident qui, à la façon d’un musée de l’armée, induirait un « devoir de mémoire » à la hauteur de la menace.

Le propos serait condamnable s’il s’agissait, comme il est de bon ton dans l’intelligentsia culturelle, d’une énième surenchère sur le thème de la torture artistique. Or, ici, il n’est pas question de théâtraliser le malheur, et pas davantage de suivre le pathos des imageries médiatiques. A leur place, on découvre à pas lents une froide énumération de faits et de fictions mêlés où s’interpénètrent, le plus souvent, sous forme de films et de vidéos, les documents et les créations d’artistes, les collages et les confrontations signés Tony Oursler, Wolfgang Staehle, Aernout Mik ou encore Cai Guo-Qiang, Bruce Conner ou Jonas Mekas. Dès l’entrée, à la manière d’un avertissement, l’artiste californienne Nancy Rubins a suspendu une immense sculpture, conglomérat de cinq tonnes de débris aéronautiques reliés les uns aux autres par des câbles d’acier en un déséquilibre menaçant. Non loin, l’architecte Lebbeus Wood, habitué à travailler sur les sites de catastrophes, renchérit sur l’expressivité de la chute en plantant une véritable forêt de tubes métalliques pliés dont l’apparence finale évoque un champ de blés après le passage d’une tornade.

Mais c’est en sous-sol que le véritable projet prend corps, avec un parcours où, en des échelles diverses, alignement de moniteurs, écrans de cinéma, environnements, photos géantes, documents miniatures, on entre dans ce que Virilio appelle le temps de l’accident. On comprend ainsi comment l’accident déborde vite la question locale pour s’inscrire dans une perspective plus mondialiste dans laquelle nos repères anciens volent tous en éclats (Tchernobyl ou les attentats du 11 septembre 2001). Progressivement, il se dégage alors de ce parcours une âcre odeur de guerre continue où la distance entre accidents et attentats, destin, aveuglement et machiavélisme s’amenuise au profit d’un horizon plus politique. En confrontant nos propres souvenirs médiatiques avec les nouvelles images des mêmes événements « écrits », mis en scène autrement ou simplement construits dans une perspective historique (comme dans le superbe Notre siècle de l’Arménien Pelechian), nous entrevoyons combien, par « l’accoutumance progressive à l’insensibilité, nous succombons aux méfaits d’une programmation de l’outrance à tout prix, qui débouche, non plus sur l’insignifiance, mais sur l’héroïsation de la terreur et du terrorisme ».

Ainsi, donc, affirmer son opposition à la perte de conscience de l’accident, c’est aussi rappeler, comme le notait Karl Kraus (dans Cette grande époque, 1990), que « les dictatures ne sont pas des accidents, mais qu’elles se créent à l’ombre de nombreuses complicités inavouées, en particulier, avec celles de l’émotion collective ».

Guy Gilsoul, Paris, Fondation Cartier, 261, boulevard Raspail. Jusqu’au 30 mars. Tous les jours, sa

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content