Un mariage raté

Le Nord avait de solides traditions commerciales, une flotte puissante et un empire colonial. A Gand et surtout en Wallonie, le Sud développait des industries à l’avant-garde de l’Europe. En apparence, la complémentarité était parfaite. Mais, dans la réalité, la réunion de la Belgique et de la Hollande fut un échec retentissant. Voici pourquoi

Vingt années d’annexion à la France (1794-1814) avaient profondément francisé nos régions, leur apportant des réformes sociales, administratives, judiciaires et fiscales dont certaines régissent encore la société contemporaine. Mais l’écroulement de l’Empire napoléonien (1814-1815) remet en cause la souveraineté française et ce sont les puissances victorieuses de Bonaparte qui statuent sur le sort de l’espace belge. En fonction de leurs intérêts et de leur perception de l’équilibre européen, mais sans aucune consultation des populations. L’idée maîtresse vient du gouvernement britannique : il faut créer un espace géopolitique solide pour faire barrage à la France expansionniste dans le nord-ouest de l’Europe. Elle est entérinée par les puissances continentales et le congrès de Vienne décide, en 1815, que les anciens Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège seront rattachés à la Hollande. Ils formeront avec elle le royaume des Pays-Bas réunis sous la couronne de Guillaume Ier d’Orange. Quant au grand-duché de Luxembourg, il est également attribué à Guillaume, mais à titre personnel.

De son côté, la Prusse reçoit les régions d’Eupen, Malmedy et Saint-Vith.

Les historiens, tant néerlandais que belges, ne sont pas tendres pour Guillaume Ier. On le dit hésitant, obstiné, susceptible, irritable et rancunier. Même l’historique officiel du Parlement néerlandais constate qu' » il oubliait les grandes lignes et se perdait dans les détails « .

Les surnoms dont on affublait le roi sont révélateurs.  » Roi de cuivre « , par exemple. En ce temps, il était encore d’usage que le monarque distribue largement des florins d’argent lors des cérémonies officielles. Mais le très radin Guillaume ne répandait que des centimes.

 » Roi boutiquier  » ne sonne pas beaucoup mieux. On entendait par là qu’il ne négligeait aucun petit profit susceptible d’arrondir sa bourse. Au temps où Napoléon était tout-puissant, on avait vu Guillaume lui faire des ronds de jambe et obtenir une coquette compensation pour la perte de ses biens patrimoniaux de France et d’Allemagne. Ce qui ne l’empêcha pas de se tourner ensuite contre Bonaparte et d’obtenir, après sa chute, le Luxembourg, en nouveau dédommagement pour ses fiefs perdus. Puis, devenu roi des Pays-Bas, il s’attribua encore une grosse dotation annuelle – 2,5 millions de florins – toujours pour se consoler de la perte de ses avoirs héréditaires. C’est ainsi qu’on devient riche…

Les alliés lui avaient assigné pour objectif de réaliser  » l’amalgame le plus complet  » de la Belgique et de la Hollande. Mais l’heureuse fusion allait s’avérer difficile, car les deux pays étaient profondément différents, même pour tout ce qui touchait à la vie quotidienne. En un mot comme en cent, ils étaient devenus étrangers l’un à l’autre. Sur le plan linguistique, Guillaume devait intégrer 1,6 million de Wallons, la bourgeoisie francisée des Flandres et une masse de Flamands qui exprimaient, dans leur dialecte, leur antipathie traditionnelle pour les Hollandais. La religion était un autre facteur de division. La Belgique était très largement catholique – tout comme le Brabant septentrional, le Limbourg hollandais et la Zélande – alors que le roi et le reste des Pays-Bas étaient calvinistes.

On se rabattait donc sur le glorieux passé commun. Mais, là encore, on trouvait peu de raisons de s’embrasser. Depuis le xvie siècle, les rapports avaient été nuls ou mauvais. La Flandre gardait d’amers souvenirs des guerres hispano-hollandaises, de la fermeture de l’Escaut et de la ruine de ses ports. Les Pays-Bas septentrionaux s’étaient érigés en république vaguement fédérale ; la Belgique était restée dans le giron des Habsbourg d’Espagne, puis d’Autriche. Le régime français avait accentué les différences : pour la Belgique, l’annexion s’était aussi accompagnée de réformes fondamentales selon le modèle français. En Hollande, cet alignement n’avait débuté qu’en 1810 et les fonctionnaires français constataient que  » ce pays comporte autant de fractures sociales que de cours d’eau « . Les grandes villes n’entretenaient guère de contacts entre elles ; les diverses obédiences religieuses coexistaient aigrement. Les Hollandais fortunés avaient fui en Angleterre et en Allemagne, avec leurs navires et capitaux. La Hollande fut d’abord un royaume satellite de la France, confié en 1806 à Louis Bonaparte, puis tout bonnement annexée à l’Empire napoléonien en 1810. Durant ces années, les rapports entre les deux pays s’étaient limités aux nombreux fonctionnaires belges envoyés par les Français en Hollande, en raison de leur bilinguisme.

Deux fois onze, comme au foot

Les débuts de la  » réunification  » semblaient pourtant prometteurs. La Constitution des Pays-Bas septentrionaux fut remaniée par une commission belgo-néerlandaise : onze  » sages  » pour chaque pays, présidés par Gislebert Charles van Hogendorp qui, dès 1814, avait rédigé pour la Hollande une Constitution très royaliste. Etrange commission où l’on trouvait des ultracléricaux et des anticléricaux rabiques, des conservateurs et des progressistes. Pourtant ils s’entendirent très vite. Quoi d’étonnant ? Tous s’étaient enrichis sous l’occupation française, tous avaient joyeusement  » collaboré  » avec le régime impérial : ils ne s’opposaient donc que sur quelques points. La représentation parlementaire, par exemple. Les Belges trouvaient que leur supériorité numérique (Belgique : 3,5 millions d’habitants – Hollande : moins de 2,5 millions) devait leur assurer une majorité de sièges. Mais les Hollandais refusaient, arguant qu’aucune partie du royaume ne devait dominer l’autre. On s’accorda plus facilement pour choisir une capitale : Amsterdam et Bruxelles alterneraient dans ce rôle. Le  » statut égal de toutes les religions  » posa davantage de problèmes. Les Hollandais disaient que le royaume devrait être  » une nation protestante  » ; les évêques belges répliquaient qu’il n’était point de salut hors du catholicisme ! Mais, sur ce point, la cause était entendue : le statut d’égalité avait été imposé par les grandes puissances. Les délégués hollandais étaient assez séduits par les idées des progressistes belges : séparation des pouvoirs, ministres responsables devant le Parlement, un roi tenu par des obligations constitutionnelles… Mais, en pratique, ils ne voulaient pas s’engager si loin.

En fin de compte, la Constitution eut bonne allure… sur le papier. Un Conseil d’Etat pour conseiller le roi, un conseil des ministres pour l’assister, un parlement pour le contrôler et une chambre des comptes qui surveillerait les recettes et les dépenses. Pouvait-on rêver mieux ? Les délégués belges se retirèrent donc tout joyeux… et votèrent majoritairement, en août 1815, contre cette Constitution qu’ils avaient contribué à élaborer.

Rejet inacceptable pour le roi, qui recompta les voix  » à la hollandaise « , assimilant les abstentions à des votes positifs, tout comme les votes de ceux qui ne s’opposaient qu’à la liberté religieuse. C’est ainsi que la Constitution fut adoptée !

Elle conférait au monarque des pouvoirs étendus. Le roi nommait et révoquait les ministres, qui n’étaient responsables que devant lui. Il nommait les généraux, les juges, les hauts fonctionnaires, les gouverneurs provinciaux. En dernier recours, il décidait de tout. Et, puisque la Constitution lui confiait la gestion des colonies, l’argent ne lui manquait pas pour faire ce qu’il voulait.

Quelques ministres et parlementaires comprirent très vite que les pouvoirs royaux étaient excessifs. Mais Guillaume était d’un autre avis. Selon lui, les lois et Constitutions ne liaient que les simples mortels, pas les rois qui détenaient de Dieu tout leur pouvoir – fût-ce par la grâce d’une révolte, d’une guerre ou d’un traité international.

Comme tant de ses pairs, il se voulait tout-puissant. Prêt à écouter ses conseillers, pour autant que ceux-ci s’inclinent devant lui. Ses ministres n’étaient pour lui que des employés. En conséquence, le conseil des ministres ne fut réuni qu’en 1823 et ne put discuter que des sujets qui plaisaient au roi. Il se comparait aux monarques de jadis, qui voulaient le bien de leurs sujets mais se voyaient parfois contraints d’agir en pères sévères. Il requérait quelquefois les avis du Conseil d’Etat et même de ses ministres, mais décidait finalement de tout lui-même, parce qu’il ne faisait confiance à personne.

Le rêve d’Orange

Il restait à convaincre la Belgique. Dans son premier discours, Guillaume affirma que l’ancien domaine de Charles Quint était restauré et que la réunion des deux  » Pays-Bas  » réalisait le vieux rêve de Guillaume le Taciturne. Mais près de trois siècles séparaient le patrimoine bourguignon de Charles Quint du nouveau royaume des Pays-Bas réunis. Et, de cela, le roi n’avait cure. Il s’empressa de ranimer les anciennes institutions. Les états généraux et les états provinciaux refirent surface, bien que sous une forme très différente de ce qu’ils étaient en 1550. Exemple : les états généraux se virent dotés de deux chambres. La seconde assurait la représentation populaire ou ce qui en tenait lieu à l’époque. Les 110 membres étaient issus des états provinciaux qui, eux-mêmes, étaient élus par les trois  » états  » : noblesse, citadins et paysannerie. Seuls les gros contribuables avaient le droit de vote. En clair : chacune des 17 provinces avait ses états généraux, mais, en réalité, moins de 4 % de la population était représentée.

Les Belges étaient encore plus défavorisés. Avec près de 3,5 millions de citoyens, ils n’avaient pas davantage de députés que les Hollandais, beaucoup moins nombreux (2,5 millions) : 55 pour le Nord comme pour le Sud.

La première chambre était encore plus étrange. On l’avait créée parce que la noblesse belge voulait siéger au Parlement. Les nobles étaient peu nombreux en Hollande, car le pays avait vécu un long épisode républicain. Mais le roi trouvait l’idée plaisante, pourvu qu’il pût désigner ses candidats. On les recruta donc : rien que du beau monde, choisi par le roi  » parmi ceux qui, par leurs services à l’Etat, leur naissance ou qualités, appartiennent aux plus notables du pays « . Outre le fait de pouvoir dire oui ou non aux législations royales, cette première chambre devait  » prévenir les excès dans les délibérations, calmer les passions dans les temps difficiles et entourer le trône d’un rempart s’opposant à tous les partis « .

Les partis, voilà ce qu’abominait le roi. Il se voyait en monarque éclairé et trouvait que la deuxième chambre faisait beaucoup trop de bruit. Or cette chambre rassemblait des groupes disparates. Difficiles à décrire, parce que les appellations ont, depuis lors, changé de sens. Elles véhiculaient même des significations différentes dans les deux composantes du nouveau royaume. D’abord, il n’y avait pas de véritables partis nationaux ; plutôt des clubs de débat très locaux, qui se combattaient par l’écrit et la parole. Encore reconnurent-ils assez rapidement que leur seul moyen d’acquérir de l’influence serait d’organiser des réunions électorales, afin de désigner les délégués que les états provinciaux enverraient à la deuxième chambre.

Les  » patriotes  » hollandais étaient favorables aux idéaux français de liberté, d’égalité et de fraternité… dans une certaine mesure. Les femmes, les employés, les pauvres et les jeunes n’auraient pas le droit de vote. On les appelait parfois les  » kezen « , d’après un dénommé Kees (Cornelis) de Gijselaar, corédacteur de la Constitution de 1814. Ces  » kezen  » auraient pu s’entendre avec les partisans belges de Jean-François Vonck, qui, eux aussi, défendaient les idées françaises. Mais ces derniers étaient devenus des anticléricaux notoires. Ce qui était inconcevable pour les Hollandais, fervents protestants.

Il peut sembler déroutant que patriotes et vonckistes se considéraient comme des  » libéraux « . Ils voulaient dire par là qu’ils étaient  » modernes « , s’opposant à l’aristocratie. En Belgique, c’étaient souvent des avocats et des fonctionnaires, qui pouvaient perdre leur emploi si Guillaume persistait dans ses lois linguistiques. Mais il y avait aussi parmi eux des journalistes et des auteurs qui montaient aux barricades pour la liberté de la presse, afin de pouvoir s’opposer, le cas échéant, au roi des Pays-Bas.

Il existait d’autres  » libéraux  » qui avaient des points communs : les industriels et les acquéreurs de biens religieux – c’étaient souvent les mêmes. Mais les libéraux hollandais se fâchaient quand Guillaume injectait de l’argent dans l’économie belge, et vice versa. Si les affaires marchaient bien, ils devenaient royalistes. Mais ils abhorraient la politique fiscale du roi. En Belgique, ils détestaient également ses lois linguistiques. Comment ? Le roi voulait imposer l’usage de ce  » patois  » ?

Et puis, il y avait les conservateurs. Ceux-là s’entendaient mieux car ils voulaient tout bonnement revenir au xviiie siècle, quand chacun se tenait à sa place et qu’il n’était nullement question de liberté ni d’égalité. En Belgique, on les nommait les  » statistes « , en Hollande, les  » staatsgezinden « . Ils vitupéraient ensemble contre les illuminés libéraux et contre les  » fédéralistes « , qui voulaient pourtant aussi restaurer les anciennes provinces. Mais ils s’opposaient davantage encore aux  » unitaristes « , qui aspiraient à une forte centralisation assortie d’une véritable représentation populaire. Quant aux  » partisans du prince « , ils souhaitaient une nation chrétienne dirigée par la Maison d’Orange. Et s’effrayaient de l’opposition catholique, qui contrariait bruyamment et savamment toutes les initiatives royales.

Aux yeux des Belges, la deuxième chambre devait permettre de faire comprendre au roi que les choses devaient changer. Avec véhémence et le plus souvent en français, ils y prononçaient d’interminables discours, si bien que les Hollandais calvinistes en eurent vite assez de ces bavards qui aimaient s’entendre pérorer. Et qui, de plus, étaient incroyablement grossiers, ne comprenaient pas les interventions en néerlandais et se moquaient carrément de tout Hollandais s’efforçant courtoisement – mais avec quel accent ! – de s’exprimer en français. Plus affreux : ils désignaient la respectable première chambre sous le nom de  » ménagerie du roi  » !

La chienlit des Belges

Non, les Belges n’étaient guère aimables pour le roi, et encore moins quand il emprisonnait des journalistes, démettait des parlementaires ou – pis encore – envoyait des Hollandais en Belgique pour y diriger les fonctionnaires et gérer les tribunaux.

En toute impartialité, il faut remarquer que les historiens néerlandais fustigent eux aussi un parlement trop docile, qui ne voulait en rien irriter le roi. Beaucoup de parlementaires étaient pourtant fort déçus. Gislebert Charles van Hogendorp lui-même, l’ancien rédacteur de la Constitution, écrivait posément :  » La Constitution stipule que toutes les lois seront faites en concertation avec les états généraux, mais le roi maintient beaucoup d’affaires au-dehors des lois et les règle par décrets. Certains Français disent que le roi doit régner par ordonnances. Mais cela revient à rétablir le pouvoir absolu.  »

Et c’est bien ce que faisait Guillaume, gouvernant seul par arrêtés royaux et agacé de toute protestation. Or on s’élevait contre ses décrets d’enseignement et contre ses ordonnances économiques, car il se trouvait toujours quelqu’un qui s’estimait lésé. On s’opposait à sa tolérance religieuse qui scandalisait les catholiques, à ses lois linguistiques qui devaient unifier le pays mais ne réussirent qu’à liguer toute l’opposition contre lui. Comme la plupart des Hollandais, il ne comprenait pas les critiques des Belges et leur  » mutinerie maladive « .

En réaction, il recourut toujours davantage au pouvoir personnel. Le Parlement s’en irrita d’autant plus et de ses débats naquit une pensée fondamentale :  » Tout pouvoir procède de la nation.  » Ainsi germent les idées révolutionnaires… Guillaume, amer et déçu, abdiqua en 1840 après s’être résigné, l’année précédente seulement, à l’indépendance de la Belgique. Il se consola en épousant la comtesse Henriette d’Oultremont de Wégimont, une Belge catholique et francophone. Ce qui, sans doute, l’acheva : il mourut trois ans plus tard.

Misjoe Verleyen, avec Jacques Gevers et Charles Turquin

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