Un grand corps déboussolé

La réforme des services de police a vraiment gâté les policiers belges sur le plan matériel. Pourtant, ils se disent démotivés, écrasés de tâches administratives, parfois physiquement menacés…

Il y a, en Belgique, près de 50 000 policiers pour un peu moins de 11 millions d’habitants. Soit un ratio de 1 policier pour 220 Belges. En 2010, ce corps monumental a coûté 3,4 milliards d’euros à la collectivité. Depuis la réforme de 2001-2002, qui a considérablement amélioré le statut de nos flics, les services de police pèsent de façon imposante sur les finances communales et la situation pourrait encore s’aggraver à l’avenir. Certains responsables locaux ont déjà tiré la sonnette d’alarme. Et pourtantà Malgré l’amélioration de leur niveau de vie, beaucoup de policiers se plaignent, critiquent la réforme, se disent démotivés. Personne ne nie ce malaise, qui varie, certes, en fonction des générations et des situations locales.

Et si le véritable chantier qui attend le futur patron de la police fédérale, lorsque la succession de Fernand Koekelberg aura été réglée, ne consistait pas justement à remobiliser ce grand corps déboussolé ? Notre police, objectivement, n’est pas manchote et parvient, avec des hauts et des bas, à résoudre des énigmes criminelles délicates et à maintenir l’ordre dans des conditions explosives. Les Belges le perçoivent intuitivement puisque, d’après le Moniteur de sécurité 2009, 89,2 % d’entre eux estiment qu’elle fait du bon, voire du très bon travail. D’où vient, alors, cette perte apparente de motivation, cet estompement de la vocation policière ?

Aucune recherche n’a été réalisée sur la composition sociologique de la police actuelle. Mais il est clair que cette profession s’est embourgeoisée. Modernisée, payant mieux ses ouailles, elle attire les recrues pour d’autres raisons que le frisson de la grande enquête judiciaire ou l’instinct basique de protection d’un territoire ou, qui sait ?, le prestige de l’uniforme.

 » Les plus diplômés et les mieux formés écrasent les autres, car l’entrée à la police se fait sur concours, explique Sybille Smeets, présidente de l’école des sciences criminologiques de l’ULB. L’avantage : les nouvelles recrues sont beaucoup plus réalistes ; elles n’ont pas cette image idéalisée du policier au c£ur de l’action. Ce relatif embourgeoisement permet de prendre de la distance par rapport à un métier difficile, même si on y perd en motivation et en proximité, surtout à Bruxelles, où il y a un manque criant de candidats policiers. Il faut attendre un peu pour que de nouveaux profils émergent. Les allochtones et les femmes sont beaucoup plus présents dans le cadre des agents de police, qu’on appelait autrefois les auxiliaires de police, et dans le personnel civil de la police. Ils doivent encore faire leur chemin… « 

Vocation ou pas, le malaise est palpable, à la mesure de cette énorme machine qu’est devenue la  » police intégrée, structurée à deux niveaux « , née d’un double mouvement de fusion et de dé-fusion après l’affaire Dutroux. Flash-back. La rivalité entre la gendarmerie, d’un côté, et la PJ et la magistrature, de l’autre, avait conduit une partie de la GD à cacher des informations cruciales à la juge d’instruction Martine Doutrèwe, chargée de l’enquête sur la disparition de Julie Lejeune et de Melissa Russo.  » Jamais plus « , avaient tonné les politiques, après l’ultime coup du sort qu’avait été la brève évasion de Marc Dutroux en 1998 !

 » La police telle que nous la connaissons a une très courte histoire, insiste Frédéric Schoenaers, professeur à l’institut des sciences humaines et sociales de l’université de Liège, chercheur associé au Centre de sociologie des organisations. Avant la réforme de 2000, les 589 polices communales étaient autonomes et la gendarmerie, bipolaire, avec ses BSR et ses brigades territoriales. La PJ dépendait du ministre de la Justice et des parquets. C’était une constellation très disparate. Du point de vue de la sociologie des organisations, la mutation a été une vraie révolution. On a refait un nouveau patchwork avec le niveau local et le niveau fédéral. La rapidité avec laquelle ce plan a été exécuté est assez exceptionnelle. Mais s’est-on donné le temps de reconstruire un nouveau sens commun pour des acteurs qui étaient en compétition ? Pas sûr. « 

Une litanie de plaintes….

La preuve par ces témoignages qui fusent dès qu’on les sollicite.  » La réforme ? Elle m’a complètement lessivé, confesse Paul, 53 ans, un policier local qui avait déjà gravi plusieurs échelons dans une police communale semi-rurale. Après presque trente ans de carrière, je n’attends plus que la pension. Et, comme beaucoup d’autres collègues, j’ai été un malade de longue durée. Là où, autrefois, la proximité avec les particuliers était bien réelle, on n’a retenu que ce qui était mauvais dans la police communale et mauvais dans la gendarmerie. Résultat : au lieu d’avoir des agents de quartier à pied qui parlaient avec tout le monde, il ne reste que des patrouilles en véhicule et des agents transformés en secrétaires. « 

Un haut gradé, Fernand, 64 ans, issu de la PJ carolo, abonde.  » La réforme, c’est un flop, construit par presque tous les partis de l’époque, dit-il. Mais ce ne sera pas admis de sitôt, car je n’ai jamais vu un homme politique reconnaître qu’il s’est trompé. En deux mots, cette réforme est un blanc-seing donné à la gendarmerie. Les gendarmes avaient un projet de longue date : englober tous les services de police, dont, principalement, la PJ. Ils en ont profité pour glisser l’état-major de la gendarmerie dans celui de la nouvelle police, du moins au niveau des colonels. « 

Philippe, policier fédéral de la Région bruxelloise qui, avant la réforme, a travaillé successivement à la PJ et à la GD, relève que  » certains se sentent toujours mal à cause de leurs « origines » différentes. Des gendarmes n’ayant qu’un diplôme d’humanités, donc l’équivalent d’agents de l’Etat du niveau 2, sont passés 2+ et ont eu des possibilités de promotion que les ex-péjistes, pourtant au moins titulaires d’un graduat, n’ont pas eues. De plus, certains officiers de la PJ sont restés à quai, alors que, par le biais de promotions et de commissionnements, on a nommé officiers supérieurs beaucoup de gars venant de la gendarmerie. Un état des lieux des postes clés serait édifiant… La culture des gendarmes différait fortement de la nôtre. Pour eux, quand on avait arrêté l’auteur d’un meurtre, eh bien, le travail était fini. Alors que, à la PJ, le travail ne faisait que commencer ; il fallait préparer le procès en assises. « 

Une rivalité inhérente à la psychologie policière

Même si la réforme des services de police l’a un peu canalisé, l’esprit de rivalité reste au c£ur de la condition policière, comme l’a magistralement démontré le sociologue français Dominique Monjardet dans Ce que fait la police (La Découverte). La criminologue Sybille Smeets (ULB) confirme cet état d’esprit et son enjeu principal : l’information judiciaire.  » Dans les pays occidentaux, les grandes affaires de guerre des polices tournent toujours autour de la rétention d’information. Avant, c’était entre la PJ et les BSR, maintenant, c’est plutôt entre les polices locales et la police fédérale. De ce point de vue, il y a eu un progrès.  »  » Sauf embargo temporaire décidé par un juge d’instruction, explique Marc, 41 ans, qui travaille au Carrefour d’information d’arrondissement (CIA) de Liège, tout policier est obligé d’introduire toutes ses informations, qu’elles soient judiciaires, administratives ou de roulage, dans un système unique : la banque de données nationale générale (BNG). Auparavant, des documentations parallèles et étanches cohabitaient.  »

La concurrence est également vive à l’intérieur des corps de police.  » C’est la noblesse du métier, souligne Sybille Smeets, de vouloir se dépasser. Le côté négatif ? Les policiers se définissent toujours en opposition : les hommes par rapport aux femmes, les universitaires par rapport à ceux qui n’ont pas un aussi beau diplôme, les anciens péjistes par rapport aux anciens gendarmes, les policiers  » de terrain  » par rapport aux officiers, etc.  » Un autre phénomène est apparu : la rivalité en creux, le fait de chercher à se refiler le boulot.  » Dans un arrondissement judiciaire, la PJF et les services de recherche des polices locales sont susceptibles de s’occuper d’une même affaire, détaille le Pr Schoenaers. Compte tenu de la raréfaction des moyens, les policiers se disputent parfois pour y échapper. Mais quand il y a une belle enquête en vue, susceptible d’avoir du retentissement médiatique, ils se battent pour la prendre. « 

Au moins, dans ce cas-là, se sentent-ils vivre, les fonctionnaires de police !  » Depuis quinze ans, je travaille dans ce domaine et j’ai toujours entendu les policiers râler, relève Sybille Smeets. Cela dit, ils n’ont pas toujours tort de se plaindre. Dans ce métier, il y a toujours eu beaucoup de travail de bureau mais, avec la réforme, ça s’est aggravé.  » Bureaucratie, quand tu nous tiens !  » Le travail se fait, oui, mais on sent en permanence le poids d’une administration absurde, confirme Philippe, le policier fédéral qui a connu aussi bien la PJ que la GD. Le plus stupide, c’est sans doute la feuille de prestations journalières, un bulletin de service où nous devons consigner nos activités tous les jours, de telle heure à telle heure. Cela prend facilement un quart d’heure par jour, en fonction du nombre des dossiers qu’on a abordés. Pis : l’une des utilités supposées de la chose est d’établir des statistiques. Or pas mal de policiers ne rentrent leurs feuilles qu’après rappel à l’ordre, car ils n’ont pas le temps de jouer à ça. Ils recomposent leur agenda en fonction de souvenirs plus ou moins frais.  » Paul, l’ancien policier communal proche de la pension, partage cette méfiance à l’égard des statistiques.  » On fait dire aux chiffres ce qu’on veut ; on s’arrange pour que la criminalité diminue sur le papier mais, en réalité, ce n’est pas le cas. Je peux même vous assurer qu’on en revient à peine au taux d’élucidation de 1998. « 

Les statistiques sont devenues une fin en soi

 » Les statistiques de l’activité policière ne sont pas fiables, avance Frédéric Schoenaers. Elles visent à donner la réponse que l’opinion publique et les politiques veulent entendre, alors qu’une bonne partie du travail policier est imprévisible et non standardisable. Prenons un policier qui vient en aide à une vieille dame qui s’est fait arracher son sac. Il la conduit aux urgences, puis la ramène chez elle. En tout, c’est quatre heures de travail où il était supposé mettre du « bleu dans la rue ». Mais il ne va pas décrire ce qu’il a fait réellement, c’est trop, trop compliqué. « 

Depuis deux décennies, les moyens de la police se sont fantastiquement accrus, mais la lourdeur administrative ne facilite pas leur mobilisation.  » Obtenir un gars d’une unité spéciale, un hélicoptère ou même des chiens, ça prend du temps, se plaint Fernand, l’ancien péjiste. Si on n’a pas un copain bien placé, un jour est vite passé, parce qu’il y a des paliers à franchir, à grands coups de formulaires, alors qu’on n’a pas toujours le temps d’attendre. Avant, nous gérions nous-mêmes nos informateurs. Aujourd’hui, on doit passer par un officier GLI (gestion locale des informateurs), seul habilité à remplir les formulaires.  » Et s’il est malade ?

 » Avec la réforme, il y a eu une dérive bureaucratique à tous les étages, résume le Pr Schoenaers. Ce tournant managérial a été inspiré par les officiers flamands de la gendarmerie, eux-mêmes influencés par les modèles néerlandais et anglo-saxon. Les acteurs de terrain sont contraints de présenter des plans zonaux et fédéraux de sécurité, des plans d’action pour chaque police zonale, ils sont soumis en permanence à des contrôles de performance… Je n’ai rien contre le management s’il est un simple instrument au service d’un projet. Pas s’il est une fin en soi.  » Les plans sont là, les contrôles sont là, mais la réalité est tout autre…

Chasseurs de primes ?

L’argent est aussi un motif de plainte récurrente pour les policiers. Non qu’ils n’en gagnent pas : ils sont même plutôt bien payés. En accumulant des heures supplémentaires, des prestations de nuit ou de week-end, certains parviennent à arrondir sensiblement leurs fins de mois, au point qu’ils y perdraient en devenant chef de corps. C’est ce qu’un commissaire flamand, excédé, a nommé la graaicultuur ( » culture de profiteurs « ).  » L’esprit syndicaliste et revendicatif était plus marqué chez les gendarmes qu’à la police communale, accuse Paul, l’ancien de la communale. Avant, on partait travailler de bon c£ur, on n’était pas à une heure près. Maintenant, les policiers « made in réforme » s’organisent surtout pour totaliser le plus possible d’heures supplémentaires, de week-end ou de nuit, payantes, et pensent avant tout à leur intérêt…  » Comme beaucoup d’autres policiers, Marc (CIA) estime être  » bien payé, et même très bien payé. Franchement, presque 3 000 euros net, c’est trop pour ce que je fais. Je ne me plains pas…  » Question toute relative, sans doute, car l’échelle est fort variable et s’ouvre, en bas, aux alentours de 1 250 euros net par mois (sans les primes) .

Ployant sous une masse salariale gigantesque (82 à 83 % de ses moyens), la police en vient à négliger certaines fonctions vitales, comme la police scientifique. Les heures supplémentaires sont utilisées avec parcimonie, au risque de ne plus offrir la nécessaire souplesse du service, qui doit être assuré 24 heures sur 24.  » Avant la réforme, il fallait parfois différer un job pour des raisons budgétaires, explique Philippe, enquêteur à la PJF, mais ça ne s’est pas arrangé. Il arrive qu’on doive remettre une opération à une autre période [ NDLR : une  » période  » vaut deux mois], car on a déjà trop puisé dans les heures supplémentaires. J’ai vécu cela plusieurs fois en matière de stupéfiants ou de trafics quelconques. Cela n’a pas eu une énorme influence sur le travail : on a reporté la descente de deux, trois ou quatre semaines, voilà tout. En revanche, quand c’est urgent, on agit, même s’il faut reporter la récupération des heures supplémentaires, qui ne sont pas toutes payées. Cette semaine, par exemple, j’espère qu’il n’y aura rien de grave, car la moitié du personnel est soit out, soit en récup’ ou en train d’épuiser les jours de congé qu’ils n’ont pas pu prendre en 2010.  »

La  » chaîne pénale  » ne suit pas

Enfin, les policiers supportent de moins en moins l’inertie du système judiciaire, étouffés sous ses propres procédures et l’importance du contentieux. Le 6 avril dernier, une brochette de bourgmestres flamands, dont celui de Gand, ont rencontré le ministre de la Justice, Stefaan De Clerck (CD&V), pour réclamer une meilleure application du snelrecht (comparution immédiate) et des sanctions administratives à l’égard des contrevenants.  » Le système judiciaire étant lui-même soumis à des contraintes très compliquées, les policiers ont l’impression de ne pas voir le résultat de leur travail, décode le sociologue Frédéric Schoenaers. Voyez les travaux d’intérêt général… On voulait que le délinquant les effectue dans les douze mois suivant le prononcé de la peine, mais le système n’a pas les moyens de les gérer en temps utile.  » Résultat : les policiers ont le sentiment de ne pas être  » considérés « .

MARIE-CÉCILE ROYEN ET ROLAND PLANCHAR

La profession s’est embourgeoisée. Les nouvelles recrues sont beaucoup plus réalistes ; elles n’ont pas cette image idéalisée du policier au c£ur de l’action

 » La réforme, elle m’a complètement lessivéà « 

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