Un film à son image

Demain on déména- ge, fantaisie douce-amère, est le plus subtilement… habité des films de Chantal Akerman. Rencontre avec une cinéaste épanouie, quoique parfois inquiète

(1) Une… comédie de 1996 avec Juliette Binoche et William Hurt.

(2) Paru en 1998 aux éditions de l’Arche.

Un piano dans le ciel. Noir de jais sur bleu azur. Arrimé à une corde. Suspendu à une grue. L’image est singulière. Belle, aussi. Elle ouvre le nouveau film de Chantal Akerman, Demain on déménage, une £uvre allègre et drôle, mais en même temps mélancolique en diable, assumant une légèreté tonique mais évoquant des questions parfois graves, largement ouverte au plaisir mais où affleurent par endroits les larmes. Toutes ses questions, tous ses sentiments, Akerman les a mis dans ce film inclassable, énigmatique, où chaleur humaine et distance formelle dialoguent de manière aussi créative que le font dans le récit Catherine et Charlotte, la mère et la fille qui sont au centre du film. Ces deux-là vivent ensemble, pour l’instant. Catherine (Aurore Clément) est veuve d’un mari qu’elle adorait et dont elle conserve les affaires dans une valise reliquaire. Charlotte (Sylvie Testud) est écrivain, occupée à un texte érotique de commande pour lequel les mots viennent à lui manquer. Dans le logis où la mère est venue rejoindre provisoirement sa fille après le décès du père, et où le piano est finalement arrivé à bon port, les deux femmes échangent des avis, des souvenirs, des considérations sur tout et sur rien. Les lieux devenant vite encombrés, on songe à vendre, et à déménager. Charlotte cherche un appartement pour y écrire au calme et rencontre un agent immobilier très aimable (Jean-Pierre Marielle), qui aura par la suite un rôle particulier à jouer. Notamment lorsque les acheteurs potentiels (au nombre desquels Natacha Régnier et Lucas Belvaux) se mettront à défiler dans le duplex familial, chacun apportant sa part originale au joyeux et subversif méli-mélo où bien des conventions se verront bousculées…

Pour évoquer avec elle un film qui parle de déménagement et dont elle habite paradoxalement chaque image, nous avons retrouvé Chantal Akerman dans un café de la Porte de Namur, à Ixelles. Les années ne semblent avoir aucune prise sur la réalisatrice, affichant toujours ses allures de jeune fille mesurée dans ses gestes mais décidée dans le regard comme dans ses propos. L’enthousiasme de l’artiste pour le cinéma, sa générosité pour les êtres qu’elle filme et qui l’entourent n’ont pas décliné chez l’auteur de ces perles de cinéma moderne qui ont pour titre Hotel Monterey, Jeanne Dielman et Histoires d’Amérique. Celle qui s’épanouit aussi bien dans la fiction que dans le documentaire (voir encore récemment De l’autre côté) signe avec Demain on déménage un film d’amour, d’humour, mais aussi de mémoire et d’interrogation, laissant poindre çà et là une certaine inquiétude. Une £uvre pleine de personnages mais qui parle à la première personne, assumant tranquillement les thèmes chers à sa réalisatrice : le poids du souvenir et du non-dit, l’identité à travers les rapports à la judéité, au sexe, à la famille, aux objets quotidiens et, bien sûr, la comédie sociale avec un zeste d’utopie…

Le Vif/L’Express : Certains ont présenté Demain on déména- ge comme un film de genre, une comédie pure et simple, qu’il n’est pourtant pas !

E Chantal Akerman : Ce n’est pas une comédie pour les 16-20 ans, non… Il y a des côtés drôles, mais aussi des aspects très profonds, qu’il faut avoir tout de même un peu vécus pour comprendre. Profondes, les comédies l’étaient souvent, dans le passé. Ce n’est que récemment qu’elles se sont vues formatées, condamnées à la vacuité, vidées de tout contenu. Disons que mon film parle de choses graves sur un ton burlesque… Sami Frey, qui est un ami, m’a appelée hier pour me parler du film et il m’a dit :  » C’est magnifique de vouloir le bonheur, malgré toute cette tristesse qui se dégage !  » C’est vrai qu’il y a un côté optimiste, on va dans la joie, on va dans la vie… Tout le monde dans mon film veut vivre, même s’il est hanté par la mémoire des morts.

Le film est truffé d’allusions au génocide des juifs par les nazis, par la mémoire d’un monde qui n’est plus…

E Charlotte, dans le film, est de la troisième génération après l’Holocauste. La douleur est encore présente, même si elle est moins pesante. Elle est plus présente pour moi, qui suis de la seconde génération, issue des survivants. Ma mère était dans les camps, elle n’en parlait jamais mais j’en rêvais, petite fille, et il y a comme un trou dans mon histoire… Il y a plein de petites choses discrètes glissées dans le film et qui rappellent cette mémoire. Au milieu du tournage, j’ai décidé d’introduire le journal intime de la grand-mère de Charlotte, où elle apprendra son passé. Ce journal, c’est celui de ma propre grand-mère, la seule chose qui me reste d’elle…

Comment est né le film ?

E C’est une drôle d’histoire, aussi… Quand j’ai terminé Un divan à New York (1), je me suis très fort disputée avec la production. Le film a bien marché presque partout, sauf en France où il a été jeté comme ça sur les écrans, tellement on s’était violemment opposés lorsqu’on a voulu û in extremis et sur demande du distributeur û le remonter contre ma volonté. J’ai refusé, comme mon contrat m’y autorisait, et ils ont balancé la sortie du film qui s’est écrasé à Paris. J’ai fait une grosse déprime, je restais traîner à la maison sans rien faire. Ma copine qui habite en dessous de chez moi m’a dit :  » Ce n’est pas possible, tu ne peux pas te laisser abattre par les événements comme ça : écris une page tous les jours, tout ce qui te passe par la tête !  » Et c’est ce que j’ai fait. En est né, très vite, le livre Une famille à Bruxelles (2). Ensuite, quand j’ai eu envie de refaire un film tenant de la comédie, je me suis dit qu’il y avait peut-être un fil à tirer dans la centaine de pages que j’avais encore. Avec Eric De Kuyper, on a travaillé à un scénario. Au départ, il n’y avait pas le personnage de la mère. Nous l’avons rajouté par la suite, dans cette même liberté qui m’a accompagnée tout au long de la création du film.

Une liberté touchant aussi la mise en scène, les comédiens ?

E Oui, tous les aspects, vraiment. Beaucoup a été trouvé avec les comédiens, dans le décor où nous allions tourner. Je ne faisais que peu de prises, pour préserver cette fraîcheur que je sentais, cette spontanéité. Je me suis sentie plus légère que jamais en faisant ce film. Peut-être parce qu’au départ il ne devait être… rien, juste une manière pour moi de rester en vie. Tout dans ce projet a été fait à l’intuition. Au présent, sans avant et sans après.

Les questions du passé, et de l’avenir, marquent néanmoins Demain on déménage, non ?

E Quelle contradiction quand on nous dit, d’une part, qu’il faut aller de l’avant sans regarder en arrière, et qu’on nous bassine simultanément avec le devoir de mémoire ! Mais quel devoir et quelle mémoire, puisque nous n’avons pas vécu ça nous-mêmes ? Le Rwanda a prouvé que nous n’avons rien compris… Trop de choses semblent aller de soi, auxquelles il faut encore et toujours réfléchir. Comme cette révolution sexuelle qui passe pour acquise, entrée dans la normalité, alors que le rapport au sexe ne va pas plus de soi aujourd’hui qu’hier. Il y a dans mon film plein d’idées qui vont à rebours de ces choses  » allant de soi « . Les vieux tombent amoureux alors que les jeunes s’en révèlent incapables, une femme enceinte jusqu’aux yeux ne sait plus si elle désire vraiment cet enfant… Tout est un peu à l’envers. Et, en même temps, c’est un peu l’utopie avec tous ces gens qui entrent comme ils veulent, qui s’installent, mangent, discutent. Dans un monde qui, au contraire, se referme totalement, où on a peur les uns des autres, où on se crispe sur des questions d’identité, de religion…

Entretien : Louis Danvers

 » Mon film parle de choses graves sur un ton burlesque »

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