Un croissant fertile

(1) L’Islam en Europe. Histoire, échanges, conflits, éditions La Découverte, 177 pages.

Les attentats de New York, de Bali et de Madrid ont fait de l’islam un nouveau spectre qui hante l’Europe. Pourtant cette religion fait partie intégrante de l’histoire du Vieux Continent. Depuis le viie siècle, elle y a pénétré par trois voies distinctes ouvertes successivement par trois peuples différents. Les Arabes y entrent par les îles de Méditerranée et Gibraltar, poussant leur avance jusqu’à Poitiers, les Turcs par Constantinople, et les Mongols par l’actuelle Pologne et le nord de la mer Noire jusqu’à l’Adriatique. Ces occupations donnent lieu à de vifs antagonismes et à des conflits sanglants, certes. Mais aussi, des siècles durant, à de fortes interpénétrations de populations et d’intenses échanges commerciaux et culturels : ambassadeurs, pèlerins, prisonniers, marchands font intensément circuler les idées.

Il y a le renouveau bien connu de la pensée hellénistique permis par les traductions arabes des manuscrits grecs de la bibliothèque d’Alexandrie et l’introduction de la technique de fabrication du papier. Mais c’est l’ensemble de la connaissance scientifique qui se trouve ainsi régénérée. Les mathématiques, la navigation maritime et la construction navale, la chimie, la médecine, l’astronomie et l’astrologie, l’agriculture, la pharmacologie, l’architecture, la littérature et la musique : toutes ces disciplines font des progrès éclatants grâce aux connaissances des populations musulmanes, principalement arabes, qui séjournent en Europe. Même la cuisine, avec le riz, le massepain, la menthe, les épices, se trouve révolutionnée, tandis que les monnaies arabes circulent dans toute l’Europe carolingienne…

Ceux qui, refusant les clichés de l’heure, souhaiteraient se documenter sur ces influences décisives se reporteront avec bonheur au petit ouvrage érudit de Jack Goody (1). Professeur d’anthropologie sociale et membre du St John’s College de Cambridge, l’auteur est d’évidence un excellent historien. Néanmoins, il n’est pas, pour autant, au-dessus de tout soupçon comme analyste politique. On se gardera, entre autres, de le suivre sans distance critique lorsqu’il s’avance sur le terrain des rapports actuels de l’Occident avec l’islam. Il est sans doute recevable d’affirmer, comme il le fait, que l’Europe a toujours vu, dans cette religion, un concurrent redoutable. Et il est tout aussi acceptable de dire que nous devons nous efforcer de la comprendre mieux pour tenter d’apaiser le climat de tension qui règne aujourd’hui.

Mais cette nécessaire volonté de dépasser l’ethnocentrisme ne peut pas aller, comme il le fait, jusqu’à relativiser la gravité des actes terroristes dont une certaine mouvance islamiste s’est rendue coupable. Goody, en effet, fait preuve d’une tolérance excessive pour leurs auteurs lorsqu’il suggère que les villes européennes font désormais les frais d’une série de graves contentieux comme la disparité mondiale des richesses, l’hégémonie consumériste occidentale ou le soutien de Washington à la politique israélienne. On peut rejeter la  » macdonaldisation  » du monde comme la politique de l’Etat hébreu et considérer avec raison qu’elles nourrissent l’une et l’autre l’islamisme radical. Laisser entendre, comme le fait Goody, que, pour les musulmans, c’est là la seule voie praticable est néanmoins inadmissible. Peut-être, prisonniers des Lumières, les intellectuels laïques négligent-ils le facteur religieux. Mais Al-Qaida û qui, au demeurant, se soucie peu des Palestiniens û n’a rien d’une alternative valable à la mondialisation néolibérale.

Jean Sloover

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