Un bourgmestre en colère

Hugues Bayet, le mayeur socialiste de Farciennes, peste contre une décision  » injuste « . Un discours qui révèle tout l’inconfort des élus carolos : soucieux de redresser leur région, mais contraints de s’accrocher aux promesses mirobolantes de promoteurs privés.

Sur la grand-place de Farciennes, une poignée de commerces ont résisté au déclin et se disputent les clients. Un magasin de tissus. Un établissement de paris. Quelques cafés : le Mistral, le Lecce, Staiesse (dites  » chez tonton « ). Le snack Bodrum et le restaurant Socrate, meilleur grec de toute la région de Charleroi, selon les initiés. Mais, alors que le jour tombe, c’est la porte du  » centre culturel turc asbl  » que franchit Hugues Bayet. En fait de centre culturel, on se retrouve dans un café aussi enfumé que n’importe quel autre, où sont attablés une vingtaine de clients. Rien que des hommes, qui sirotent un thé ou jouent au okey, sorte de domino traditionnel turc. A peine arrivé, le jeune bourgmestre fait la bise aux uns et aux autres, serre la main des plus âgés. Il commande une bière, se fend de quelques mots en turc. Et se fait illico alpaguer :  » Alors, paraît que t’as des ennuis avec les écolos ?  » D’autres se plaignent des routes enneigées, toujours pas déblayées.  » Puisque je vous dis qu’il n’y a plus de sel !  » répond du tac au tac le mayeur.

 » Philippe Henry aurait pu me donner un coup de fil « 

Bourgmestre de Farciennes depuis quatre ans et député wallon depuis six mois, ancien porte-parole de Jean-Claude Van Cauwenberghe et d’Elio Di Rupo, Hugues Bayet (34 ans) a déjà eu le temps de se forger un style – direct, décontracté et charmeur.  » Le capitalisme nuit gravement à la santé « , clame l’affiche de la FGTB qu’il a apposée sur la porte de son bureau, à la maison communale. Le slogan ne manque sans doute pas d’à-propos. Sauf que l’heure est au pragmatisme. L’étoile montante du PS hennuyer fulmine, furieux d’avoir appris par la presse que le projet Città Verde était recalé par le ministre de l’Aménagement du territoire.  » Philippe Henry aurait pu me passer un petit coup de fil. On parle quand même d’un investissement de 220 millions d’euros, un sixième du plan Marshall 2. Vert.  » Ce projet est-il autre chose qu’une resucée de celui déjà refusé par André Antoine, le prédécesseur d’Henry ?  » Le projet initial, c’était un gros bloc de béton et pas grand-chose autour. Il a été revu. C’est devenu tout un quartier de vie avec une crèche, un hôtel quatre étoiles, une gare de bus, un centre sportif. « 

Città Verde, c’est un peu le domaine des dieux d’Astérix : un projet pharaonique qui, sur le papier, paraît très beau et très grand. Pour l’heure, le lieu où doit s’établir la future  » cité verte  » n’est qu’un grand terrain vague, entre les quartiers de Lambusart et de Wainage. A la place de ce no man’s land battu par les vents se dressaient jadis les installations du Roton, dernier charbonnage wallon à avoir mis fin à ses activités. C’était en 1984. Depuis, les bâtiments de la mine ont tous été rasés, et les hautes herbes ont poussé. Du temps de la splendeur industrielle, seule subsiste la tour d’extraction du Roton, gigantesque cube de béton qu’on aperçoit de loin en empruntant la route de la Basse-Sambre, entre Charleroi et Namur. Pour les édiles farciennois, Città Verde signifierait la réhabilitation d’une friche industrielle de 60 hectares, qui flotte au beau milieu de la commune depuis vingt-six ans. Hugues Bayet veut croire que le projet ira de pair avec le développement d’activités sur les terrils : quad, équitation, parapente…  » L’aéroport de Charleroi se situe à moins de sept minutes. On pourrait se profiler comme destination pour les minitrips : les gens passeraient le samedi au centre commercial, ils iraient voir Charleroi-Anderlecht le soir et, le dimanche, ils s’adonneraient à des loisirs extérieurs. « 

Un  » effet Nimby  » inversé plane sur ce dossier. Quand il faut construire une nouvelle décharge, tous les élus sont d’accord, à condition que ce ne soit pas chez eux. Ici, les politiques plaident en ch£ur pour enrayer le développement anarchique des centres commerciaux… tout en rêvant secrètement d’en accueillir un dans leur commune. Le programme du parti socialiste pour les élections régionales de juin 2009 se voulait volontariste :  » utilisation parcimonieuse de l’espace « ,  » lutte contre la périurbanisation « ,  » rénovation de pôles commerciaux de proximité « , pouvait-on y lire. La situation des bourgmestres, sur le terrain, est plus inconfortable. Comment refuser la manne céleste que font miroiter les promoteurs ? A Farciennes, longtemps la commune la plus pauvre de Wallonie, le taux de chômage reste effrayant : plus de 26 %. Città Verde aurait (peut-être) permis de désenclaver l’entité.  » Pas une seule ligne de bus ne nous relie à Fleurus, alors que c’est la commune voisine « , râle Hugues Bayet. Le projet refusé par Philippe Henry aurait, d’après lui, entraîné la création de plusieurs nouvelles lignes TEC.

Stoïque, l’unique élu Ecolo de Farciennes tient bon. Face aux critiques de la majorité absolue PS (17 sièges sur 21, tout de même), Jean-Marc Deblander dénonce un projet  » mammouth « , synonyme de  » tout-à-la-voiture « .

FRANçOIS BRABANT

un  » effet Nimby  » inversé plane sur le dossier città verde

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