Un BHV à la sauce catho

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Ayant atteint la limite d’âge, le primat de Belgique remettra sa démission au pape le 4 juin. Quand sera-t-il remplacé ? Et par qui ? L’Eglise va peut-être traverser une zone de turbulences.

Une atmosphère de fin de règne pèse sur l’Eglise catholique belge. Le 4 juin prochain, son  » patron  » depuis près de trente ans va tirer sa révérence. Mgr Godfried Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles, fêtera, ce jour-là, ses 75 ans, âge limite pour exercer la fonction d’évêque résidentiel. Il présentera donc sa démission au pape, par écrit, conformément au code de droit canon. Que décidera Rome, après consultation de la nonciature apostolique (ambassade du Saint-Siège à Bruxelles) et de la Conférence épiscopale (assemblée des évêques de Belgique) ? Le cardinal sera-t-il appelé à jouer les prolongations ? Son successeur doit-il être francophone, selon le principe de l’alternance linguistique ? L’archevêché de Malines-Bruxelles sera-t-il scindé ? Autant d’enjeux majeurs pour l’avenir de l’Eglise.

Benoît XVI peut, bien entendu, accepter ou refuser la démission de Danneels.  » S’il l’accepte, il faudra au moins un an pour trouver un successeur, car cette désignation s’annonce délicate, estime le Père Charles Delhez, rédacteur en chef du journal catholique Dimanche. Si le pape la refuse, le cardinal restera probablement en place encore pendant deux ou trois ans.  » Il n’est pas rare qu’un archevêque, quand sa santé le lui permet, conserve ses fonctions au-delà de la date butoir. En France, le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, est demeuré en poste plus de trois ans après avoir présenté sa démission au pape. En cause : la difficulté de trouver un successeur à une personnalité de cette envergure.

Certes, Godfried Danneels a déjà eu quelques ennuis de santé – il a subi un pontage coronarien en 1997. Et, après l’élection de Benoît XVI, on l’a dit fatigué et exaspéré par l’orientation très conservatrice du nouveau pontificat. Pour autant, nul n’imagine le cardinal actuel hors jeu lors du grand rendez-vous de la fin décembre prochain à Bruxelles : de 30 000 à 40 000 jeunes Européens débarquent dans la capitale belge à l’invitation de la communauté £cuménique de Taizé (Bourgogne).  » Cet événement, c’est son affaire « , note l’un de ses proches.  » Dans tous les cas, une fois son successeur nommé, il s’effacera, assure un prêtre qui le connaît bien. Ce n’est pas son style de jouer les belles-mères encombrantes. « 

L’évêque de Namur fait partie des grands favoris à la succession du cardinal. Nul doute qu’après la rondeur et l’humour de Godfried Danneels, adepte d’une stratégie d’apaisement, le style de Mgr André-Mutien Léonard, évêque provocateur et intransigeant, susciterait un choc parmi les croyants. Mais, surtout, le temps pourrait jouer contre lui. Si Mgr Danneels reste en place encore pendant environ deux ans, l’évêque de Namur, né en 1940, aurait 70 ans lors de son entrée en fonctions. Il ne lui resterait donc que cinq années à la tête de l’Eglise de Belgique, ce qui ferait de lui un archevêque de transition. Ce terme de cinq ans suffirait néanmoins pour répondre au v£u de Rome :  » resserrer les boulons « . Plus précisément, imprimer davantage de fermeté dans les mises au point théologiques et morales.

Implicitement, on reproche en haut lieu au cardinal Danneels de ne pas avoir opposé suffisamment de résistance à l’évolution des m£urs en Belgique. Jamais avare d’avis tranchés, Mgr Léonard appelle l’Eglise belge à cesser d’être  » un maillon faible « . Il ne cache pas sa proximité spirituelle avec les courants catholiques les plus traditionalistes. Le mépris avec lequel l’évêque de Namur traite la frange de son diocèse en désaccord avec ses positions conservatrices suscite d’ailleurs la polémique depuis longtemps. Toutefois, depuis peu, son discours se fait plus conciliant. Dans une interview publiée à Pâques par l’hebdo chrétien flamand Tertio, il fait savoir que l’Eglise n’a  » pas besoin de managers, mais d’inspirateurs « .

Le nom de Mgr Jozef De Kesel, évêque auxiliaire de Bruxelles, circule également beaucoup ces temps-ci .  » Il n’est pas, comme Léonard, enfermé dans une image trop typée, remarque un observateur. Il lui sera plus facile de faire son chemin.  » Mais Jozef De Kesel est flamand, tout comme Godfried Danneels. Si l’évêque auxiliaire de Bruxelles l’emportait, le principe de l’alternance linguistique serait remis en cause. Le patron actuel de l’Eglise belge soutient que cette alternance n’est pas un dogme. Ce qui est apparu comme une façon d’ouvrir la porte à De Kesel.

D’autres laissent entendre que Mgr De Kesel a toutes ses chances, car l’arrivée d’un francophone à Malines-Bruxelles plongerait l’Eglise catholique, déjà en crise profonde – chute de la fréquentation des églises, moyenne d’âge des prêtres très élevée, séminaires dépeuplés – dans des remous communautaires. La Flandre verrait en effet d’un mauvais £il qu’un évêque francophone cumule toutes les fonctions de Danneels : cardinal, archevêque de Malines-Bruxelles et primat de Belgique.

Faut-il, dès lors, davantage de diocèses, compte tenu de l’importance prise par les Communautés et les Régions ? Derrière la succession de Danneels se profile une version  » catho  » de l’épineux dossier  » BHV  » : le splitsing du principal diocèse du pays en trois entités distinctes : Bruxelles, Malines et Nivelles (ou Wavre). Le débat est loin d’être clos. L’éventuelle scission de l’archevêché aurait un coût non négligeable pour l’Etat, qui exigera sans doute des contreparties.

D’autres évêques en embuscade et un outsider

Sacré 100e évêque de Tournai en 2003, Guy Harpigny est lui aussi dans la  » course « . Islamologue, sa formation fait de lui un intellectuel de haut vol. Ses éditoriaux et autres démonstrations théologiques truffées de citations retiennent l’attention des érudits, à Rome. Cela passe toutefois largement au-dessus de la tête du commun des mortels. Mgr Rémy Vancottem, 65 ans en juillet prochain, évêque auxiliaire du Brabant wallon, aurait, lui, moins de chances de succéder à Danneels. Né à Tubize, bon bilingue comme la plupart de ses  » concurrents  » à la succession, il a pourtant une solide expérience : il a été ordonné évêque à 38 ans et collabore étroitement avec Danneels depuis lors. Mais il aurait plus le profil d’un psychologue que celui d’un grand théologien. L’évêque de Liège, Aloys Jousten, né à Saint-Vith, est rarement cité. Trilingue français-allemand-néerlandais, il a une image de rassembleur. Mais son âge, 71 ans, rend sa nomination peu probable.

Enfin, il existe encore un outsider. Johan Bonny, 53 ans, recteur du Collège belge de Rome, est réputé sympathique, chaleureux et loyal envers la hiérarchie vaticane. Il pourrait incarner une  » troisième voie « , conservatrice modérée. Un handicap tout de même : il est originaire du diocèse de Bruges, comme Danneels, ce qui fâcherait pour de bon les tenants du principe de l’alternance .

En attendant le choix du pape, le décryptage des déclarations du cardinal Danneels se révèle un exercice délicat. Récemment, lorsque l’écrivain Hugo Claus a choisi que la mort lui soit donnée, l’archevêque a critiqué l’  » apologie de l’euthanasie dans les médias « . Danneels met-il en veilleuse son ouverture d’esprit pour que son  » poulain « , Mgr De Kesel, n’en fasse pas les frais auprès de la curie romaine ? Le primat craindrait de voir Léonard lui succéder. En conséquence, il éviterait tout propos susceptible d’accentuer la fracture au sein de l’Eglise belge. Mais ce n’est évidemment pas le cardinal qui confirmera ces supputations.l

Olivier Rogeau

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