Un bébé venu du froid

En 2010, une femme sur 250 en âge d’avoir un enfant aura survécu à un cancer. Nombre d’entre elles ne peuvent plus procréer  » naturellement « , en raison des traitements suivis. Une technique de transplantation de tissus ovariens, mise au point par l’équipe du Pr Jacques Donnez (UCL), brise cette fatalité. C’est une première mondiale

Sur l’échographie, il ressemble à un f£tus de son âge (17 semaines) : on reconnaît une tête, la colonne vertébrale, on distingue les pieds, repliés sous le corps… Pourtant, ce bébé-là est une  » première mondiale « . Et le fruit d’une incroyable odyssée, née d’une recherche clinique débutée en 1995, qui associe chercheurs, gynécologues et spécialistes de la reproduction des cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles.  » Un très grand nombre de jeunes femmes sont confrontées à des cancers, alors qu’elles sont encore jeunes ou très jeunes, explique le Pr Jacques Donnez, chef du service de gynécologie et d’andrologie. En 2010, 1 femme sur 250 en âge de procréer aura survécu à cette maladie. Or, même quand le cancer n’a pas atteint les organes reproducteurs, pour 25 % d’entre elles, les chimiothérapies et les radiothérapies nécessaires à la guérison vont entraîner une ménopause précoce. La technique que nous avons développée vise à préserver leur fertilité et, donc, leur qualité de vie.  » De fait, avec la grossesse en cours, son équipe vient de démontrer qu’il était possible, après une ménopause due à un traitement anticancéreux, d’être enceinte  » naturellement « , après rapport sexuel. Le tout, grâce à une greffe de tissu ovarien, prélevé avant toute thérapie contre le cancer, puis réimplanté ultérieurement chez la femme…

Lorsqu’un jeune homme est confronté à un cancer qui risque de le rendre stérile, un don de sperme permet de conserver des millions de spermatozoïdes, alors congelés pour une utilisation future. Les chercheurs tentent de trouver des solutions pour prélever et cryopréserver (conserver à très basse température) également les gonades des très jeunes garçons.  » Pour une jeune femme, la situation est bien différente, explique le Pr Don- nez. En général, avant la puberté, l’ovaire résiste aux traitements. Mais, ensuite, en raison de mécanismes multiples, certains médicaments, associés ou non à une radiothérapie, vont s’avérer très toxiques sur l’ovocyte.  » Comment tenter de sauvegarder les chances de maternité chez les futures ex-malades concernées ?

Actuellement, le prélèvement d’un ovocyte mature et sa congélation ne sont pas envisageables : en effet, on induirait alors des risques de futures anomalies. Il serait certes possible de congeler un embryon conçu par la femme et son partenaire. Mais toutes les malades n’ont pas de conjoint ni même parfois, encore, de désir d’enfant. De surcroît, les cancérologues n’ont pas le temps d’attendre une telle fécondation : leurs traitements doivent débuter au plus tôt.

L’idée de l’équipe bruxelloise repose donc sur un autre schéma : elle a imaginé de congeler du tissu ovarien contenant des follicules primordiaux (ceux qui, dans l’organisme, deviennent ensuite des ovocytes). Ce prélèvement a donc été traité puis conservé dans le froid. Ouarda, une jeune Montoise soignée pour une maladie de Hodgkin en 1997, a fait partie des 141 patientes chez qui un tel prélèvement a déjà été effectué. Guérie de sa maladie, elle a été confrontée ensuite à une ménopause précoce. Son tissu ovarien cryopréservé a alors été réimplanté, en janvier et février 2003, sous laparoscopie, près de l’ovaire atrophié.

Premier succès : cette greffe n’a pas été rejetée. Mieux encore, une sécrétion ovarienne a débuté : Ouarda a recommencé à avoir naturellement des règles.  » Un énorme succès, déjà « , disait-elle au gynécologue. Jusqu’au moment où, onze mois plus tard, ses menstruations se sont arrêtées. Un rejet de la greffe, car les médecins ignorent encore la durée possible d’une telle autotransplantation ? Pas du tout : Ouarda était enceinte, tout  » simplement « .

Avant qu’il ne soit trop tard

 » Pour la première fois, nous avons donc prouvé, dans un premier temps, que des follicules survivaient à une greffe après cryoconservation. Puis, qu’une grossesse naturelle pouvait en résulter « , se réjouit le Pr Donnez. De cette réussite, plusieurs grandes conclusions peuvent être tirées. Dont celle-ci, essentielle : les jeunes femmes guéries après une maladie de Hodgkin, un lymphome non hodgkinien, une leucémie ou tout autre cancer qui risque de mettre en péril leur fertilité peuvent désormais garder l’espoir d’être enceintes, par voie naturelle, même si une ménopause précoce a débuté. Mais pour autant qu’un prélèvement de leur tissu ovarien soit effectué avant tout traitement contre leur maladie car, ensuite, il est trop tard.

 » Désormais, proposer cet acte avant toute thérapie est une véritable obligation médicale « , soutient le Pr Donnez. Son équipe s’engage à respecter les urgences des cancérologues : le prélèvement, effectué juste avant le premier traitement, ne fera perdre que quelques heures. Et gagner beaucoup d’espoir…

Pascale Gruber

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