Toute la grâce des master-classes

En marge du concours, les leçons publiques données par des membres du jury du Reine Elisabeth connaissent un succès croissant. Où l’on apprend, avec Tom Krause, que chanter est une chose totalement  » spirituelle « …

José Van Dam est malade. Il est au fond du lit avec une sale voix, ce qui est un comble pour un soliste, mais désolé…  » Dans le brouhaha du hall d’entrée du Musée des instruments de musique (MIM), à Bruxelles, le préposé aux master-classes a bien du mal à consoler, en deux langues, les mélomanes qui font la file pour retirer leurs réservations. Pourtant, ces derniers n’ont rien perdu au change. Le baryton finlandais Tom Krause, qui compte cinq décennies de carrière et appartient, lui aussi, au jury final du concours Reine Elisabeth, enseigne aux quatre coins de la planète. Ce matin, un coup de fil urgent l’a tiré de ses draps. Au pied levé, le Finlandais mozartien a accepté d’assurer le remplacement de Van Dam, aux côtés de ses cons£urs Grace Bumbry et Teresa Berganza. Le voici donc, à 76 ans, un peu hirsute, annonçant en riant qu’il est  » la surprise du jour « , à la centaine d’auditeurs venus assister à la première session de ces cours de chant magistraux, donnés en marge du concours, et juste avant son ultime ligne droite. Au programme, six élèves par jour, sélectionnés en majorité parmi les candidats malheureux de l’avant-dernière épreuve. Ils sont une douzaine (cool ou tétanisés, drôles ou appliqués), et tous passeront (gratuitement, grâce au don d’une baronne belge) dans les pattes d’au moins deux maîtres différents. Les douze finalistes du Reine Elisabeth, eux, n’ont jamais droit à cette faveur,  » parce qu’on préfère ne pas stimuler les contacts entre ceux-là et les membres du jury « , explique Michel-Etienne Van Neste, secrétaire général du concours.

 » COMMUNIQUER CE QUI VIENT D’EN HAUT « 

Dans le silence de l’auditoire et sans perdre de temps (chaque leçon dure 40 minutes), Sara Kobayashi, 28 ans, leggings, ballerines à talons et petite robe bleue, ouvre le bal et s’empare de sa Flûte enchantée, pour un air de soprane en allemand, d’une belle facture technique mais sans beaucoup de sentiment.  » Tâchez de ressentir la tristesse de Pamina, livrez-vous à son désespoir total « , recommande d’entrée de jeu Krause, d’une voix rigolote qui peine à extraire le matou qui s’y loge encore ( » Sorry ! Je ne suis pas bien échauffé ! « ). Tombant la veste, le professeur tente de mieux se faire comprendre en anglais, en joignant le geste à la parole, d’un curieux mouvement du bras chutant en un gracieux arrondi, du plafond vers le sol :  » Ne pensez pas à chanter. Juste à communiquer ce qui vient d’en haut. Rappelez-vous ce que répétait sans cesse Dear Auntie Joan : « Darling, all from above ! »…  » La chère vieille tante en question n’est autre que feu Joan Sutherland, soprano australienne surnommée la Stupéfiante (pour son fameux contre fa suraigu), et jurée habituée du concours. Son souvenir hante littéralement Krause, qui la cite à tout bout de  » chant « . Un rien penaude, la jeune Japonaise se contente de sourire. Visiblement, sa timidité l’empêche de réaliser la connexion avec cette entité lyrique supérieure qui devrait, selon Krause, investir naturellement sa gorge. Il insiste :  » Un saint homme indien a dit : « C’est dans l’abandon qu’on trouve le contrôle. » Le maître mot, c’est le lâcher prise…  » Et il répète sa gesticulation descendante, comme un gros chat passant sa patte derrière l’oreille, pour annoncer la pluie… Le rire de la salle a dû la détendre : la demoiselle se masse un peu la joue et entonne à nouveau son morceau. Et c’est le miracle : une émotion la traverse soudain, comme si elle n’était plus qu’un instrument divin, pour aller frapper le public en plein c£ur. Des auditeurs écrasent une larme. Le maître exulte, en tous les idiomes :  » Very nice ! Vous avez une magnifique vibration ! Un merveilleux ausstrahl ! Je l’avais déjà inscrit dans mes notes…  » Emue, la jeune Tokyoïte revient sur terre, elle qui ne s’attendait sûrement pas à recevoir une leçon new age, avec force énergie, relaxation et ouverture de chakras.  » Mais que voulez-vous, justifie Krause, je suis fasciné par l’incroyable intelligence du corps. Et comme Tante Joan le disait : Si le cerveau est une bougie, le corps, c’est… le soleil !  » Sacrément illuminé, l’ami Krause.

LA VIE QUI FUSE

Mais si gentil. Une soprano née à Erevan, 30 ans cet été, a pris place devant le piano. Autre style (jean noir, bustier en dentelles, chignon, hanches larges), autre voix. Le Regnava nel silenzio, tiré de l’opéra Lucia di Lammermoor, de Donizetti, atteint de tels sommets, dans la bouche de la belle Arménienne, que le professeur Krause en est tout paf.  » Que puis-je ajouter, vous êtes une tellement grande chanteuse !  » Perplexe, le maître ne voit qu’un seul terrain sur lequel mener la soliste : celui de la pure conscience des choses… Un peu de méditation, en somme :  » Fermez les yeux. La vie, ou dieu, ou le cosmos, ou l’amour, appelez ça comme vous voulez, respire en vous. Relâchez tous les muscles du visage, mâchoire, langue, larynx… Essayez ! Essayez !  » Gasp. D’excellente volonté, mais pas entièrement certaine d’avoir tout saisi, Lussine Levoni tente de dénicher son être profond.  » Bon. Imaginez que Bill Gates entre ici. Dites-lui : Heeeeey, Bill !  » suggère Krause, d’un gosier  » expressivement ouvert à son acceptance d’appartenir au monde « . La soprano s’exécute, et provoque un éclat de rire général.  » Ne vous écoutez pas chanter « , poursuit le maître, et il a pour la jeune femme une telle douceur, il lui touche alors si délicatement les paupières, qu’on a envie de le serrer dans les bras, ce papy mal rasé, noyé de cheveux blancs et d’amour du prochain.  » Les yeux parlent aussi. Ils sont le miroir de l’âme. Faites-les briller.  » Elle se lance. Ils finissent par roucouler à deux, s’amusant du rythme de ce bizarre mouvement de félin. Et on constate qu’il a bigrement raison, le Krause, et qu’en cet instant ce ne sont pas les chanteurs qui chantent, mais la vie qui fuse en eux.

Le troisième étudiant de la matinée est un Chinois. Zijang Dong, sorte d’armoire à glace de 23 ans, a foncé tête baissée dans son Odins Meersritt de Carl Loewe.  » Mmmm. Monsieur ne parle pas l’allemand, observe Krause, s’adressant à une interprète recrutée dans la salle [ NDLR : il y a beaucoup de reporters étrangers qui suivent ces master-classes]. Mais comprend-il au moins ce qu’il chante ?  » Dong ne connaît que le mandarin ; Krause ignore cette mélodie. Et les traductions simultanées rendent les nuances compliquées. La jeune basse, qui s’exécute un peu comme un robot, en retiendra (du moins, on l’espère) qu’il n’est pas nécessaire de montrer qu’elle a du coffre à touts crins.  » Il faut juste parler normalement. Et respirer…  »

Organisées depuis 1989, lors d’une première classe de violon donnée au château de La Hulpe par Yehudi Menuhin, ces leçons publiques ont gagné en popularité depuis leur transfert au MIM, en 2007. Elles font chaque fois le plein de candidats –  » Cette année, on a dû refuser une douzaine d’élèves « , précise Van Neste – autant que d’amateurs.  » Dans le public, on revoit souvent les mêmes têtes : des gens qui ont envie de savoir comment fonctionne la musique « , et qui viennent chercher des bribes de réponse auprès de grands professionnels. Comme Krause, dont on ne sait finalement pas s’il lève le mystère du chant humain, ou s’il l’épaissit :  » On est attaché à la brillance de la voix, et on n’a pas envie de la perdre, conclut-il. On veut que ça continue toujours. C’est un peu comme l’héroïne, vous comprenez ? Enfin je ne sais pas, parce que je n’y ai jamais goûté… « 

VALÉRIE COLIN

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