Tout un pays dans des livres et des toiles

Les ouvres des artistes belges contiennent tous les ingrédients de notre histoire et la subliment. En amoureux du beau, Xavier Mabille referme notre série consacrée aux 175e anniversaire de la Révolution sur un éclairage particulier

(1) Histoire politique de la Belgique. Facteurs et acteurs de changement, par Xavier Mabille. Crisp, 1997.

L’art est un mensonge qui nous permet d’approcher la vérité « , disait Pablo Picasso. Voilà une réflexion que ne démentirait certainement pas Xavier Mabille, le président du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp), auteur de l’ Histoire politique de la Belgique (1). Le politologue, qui est aussi passionné de peinture et de littérature, aime décrypter les évolutions de la société belge au travers des créations artistiques et de la vie de ses peintres et de ses écrivains. Bien sûr, l’art  » ment  » parfois : les toiles d’un Gustave Wappers, par exemple, ou les grands romans  » historiques  » d’Henri Conscience magnifient le passé belge ou flamand, le transformant en véritable épopée. Mais ces  » mensonges  » permettent, ensuite, d’approcher de plus près la vérité historique. Ils informent sur l’état d’esprit d’une société et contribueront donc, plus tard, à son décodage. Au même titre que les affrontements politiques et communautaires, les évolutions institutionnelles et démographique, les modes de vie, les guerres, les rapports entre l’Eglise et la société. Ces sujets et bien d’autres encore, nous les avons abordés dans Le Vif/L’Express, tout au long de notre série  » La Belgique à travers l’histoire « , entamée le 1er juillet 2005 et qui se termine aujourd’hui. En nous rappelant à quel point la Belgique fut, et est encore, un terreau fertile pour l’inspiration créatrice, Xavier Mabille nous réconcilie avec ces  » petites misères  » qui font aussi l’Etat belge. Ce fin observateur des rouages institutionnels et politiques est, aussi, un témoin privilégié : âgé de 72 ans, il vient de recevoir, des mains du roi, les insignes de commandeur de l’Ordre de Léopold. Cette distinction honorifique, une des plus prestigieuses du pays, récompense sa brillante carrière intellectuelle à la tête du Crisp, cet important vivier de réflexion et d’observation dont l’apport est ainsi indirectement reconnu. Lui qui a analysé, durant de longues années, les évolutions marquantes de la société nous livre, en clôture de cette série d’entretiens, une perception nuancée de ce que pourrait être l’avenir du pays. Un pays auquel cet autodidacte d’une rare modestie, acharné de travail et allergique aux idées reçues, voue, d’ailleurs, un réel attachement…

Le Vif/L’Express : Xavier Mabille, vous aimez mettre en relation l’art et la politique. Peut-on dire que la naissance de l’Etat belge a coïncidé avec un élan créatif original et typiquement  » national  » ?

Xavier Mabille : Non, et j’ai presque envie de dire  » au contraire « . La date de la création de l’Etat belge ne correspond vraiment pas à un grand cru culturel. Pourtant, la région contenue à l’intérieur de ces nouvelles frontières avait connu, avant, une extraordinaire création : faut-il rappeler la production culturelle des xve, xvie et xviie siècles due, notamment, aux peintres flamands ? Les grands écrivains ne manquaient pas non plus, à cette époque. Même la science est en pleine effervescence : souvenons-nous d’André Vésale, ce médecin bruxellois du xvie siècle qui révolutionna l’enseignement traditionnel de la médecine. A la moitié du xixe siècle, rien de comparable : je dirais même que la Belgique s’est créée à une période creuse d’un point de vue artistique, culturel, intellectuel et scientifique. Et ce n’est pas un hasard. L’Etat belge s’est formé en réaction à la politique linguistique du roi des Pays-Bas. Les fondateurs de cet Etat ont conçu une Constitution remarquable pour l’époque. Mais un pays qui se crée  » contre  » quelque chose produit rarement de grandes £uvres d’art. A ce moment, la culture, elle se vit et se déploie en France. Pas chez nous.

Jacques Louis David, ce grand peintre français qualifié, par Eugène Delacroix, de  » père de la peinture moderne « , a terminé sa vie en exil à Bruxelles, où il a ouvert un atelier de peinture. Il n’a donc pas réussi à y susciter des vocations ?

Si, si. François Joseph Navez, par exemple, a été clairement influencé par Jacques Louis David. Mais, déjà avant la révolution de septembre 1830, la peinture néoclassique à la David s’est fait détrôner par un art romantique empreint de  » nationalisme « . A l’époque, on pouvait voir, dans un salon de peinture bruxellois, une toile du peintre anversois Gustave Wappers, trônant face à un tableau du plus pur style néoclassique. Commentant ce face-à-face cinquante années plus tard, l’écrivain Camille Lemonnier a ces mots éloquents :  » Ces deux tableaux étaient l’un en face de l’autre comme une barricade face à une autre barricade.  » Wappers est l’un des premiers représentants du romantisme belge, dont l’essor accompagne l’émergence du  » sentiment national « . Il se plaît à illustrer avec emphase certains épisodes nationaux : en 1835, le gouvernement lui commande un tableau commémorant la révolution de 1830, qu’il baptisera Episode des journées de septembre 1830. Un détail qui a son importance : Wappers finit ses jours à Paris où il s’installa dès 1853, et c’est là qu’il réalisa ses £uvres les plus intenses. Quant à Louis Gallait, qui se consacra lui aussi à la  » peinture d’histoire  » dans le style romantique, on lui doit notamment l’Abdication de Charles Quint et le Dernier Hommage aux comtes d’Egmont et de Hornes : des £uvres qui abandonnent la représentation de scènes de l’Antiquité gréco- latine au profit d’épisodes de l’histoire supposée nationale. Il était important, à l’époque, de se forger une identité. Il fallait montrer que la Belgique, bien que petite, était tout auréolée de ses souffrances, dont elle sortait la tête haute. Appliquée à la peinture, cette fibre nationale n’a pas débouché sur des £uvres extraordinaires. Il faudra attendre la fin du xixe siècle et le début du xxe pour voir émerger des peintres extraordinaires, tels les Ostendais Léon Spilliaert et James Ensor, ce dernier étant souvent qualifié de précurseur du surréalisme autant que de l’expressionnisme.

Revenons à la naissance de l’Etat belge. En 1830, la littérature relève-t-elle de la même veine nationaliste que celle qui s’exprime dans la peinture ?

On se trouve, là aussi, en plein romantisme exhumant un certain passé national. Mais, à la différence des artistes peintres qui sont vus et compris par tout le monde, les écrivains, eux, s’expriment dans une langue. Leurs £uvres possèdent donc une connotation  » politique  » supplémentaire. Significatif : jusqu’à la fin du xixe siècle, les écrivains qui compteront seront soit des Flamands – ou des  » bâtards  » de culture flamande – écrivant en français, soit des francophones s’exprimant en néerlandais. Prenons Henri Conscience, ce grand écrivain  » belge  » et père du mouvement flamand : il est le fils d’un fonctionnaire français, venu travailler au port d’Anvers, et d’une Flamande. Il sera élevé surtout en français. Mais, malgré la mode en vigueur dans les rangs de la bourgeoisie de l’époque et la  » vulgarité  » supposée de la langue flamande, il choisit d’écrire De Leeuw van Vlaanderen ( Le Lion des Flandres) en néerlandais. Cette £uvre, qui est devenue internationalement connue, fait un récit, pas toujours très  » objectif « , de la bataille des Eperons d’or. Il s’agit de la première mise en scène de ce conflit qui opposa, en 1302, la France de Philippe Le Bel à une armée emmenée par le comte de Flandre. Cet épisode deviendra, ensuite, un véritable emblème pour le mouvement flamand. Le célèbre Charles De Coster est élevé dans le plus pur esprit flamand : c’est pourtant en français qu’il écrira La Légende d’Uylenspiegel (1867), faisant le choix contraire de celui de Conscience. Plus tard, à l’époque du symbolisme, les écrivains Maurice Maeterlinck et Emile Verhaeren, nés en Flandre, écriront eux aussi exclusivement en français. Mais on ne peut pas les qualifier de  » bourgeois  » pour autant : Verhaeren installe son Cercle d’art à la Maison du Peuple de Bruxelles, pas dans l’ambiance feutrée des salons cossus. Leurs £uvres sont admirables : Maeterlinck a d’ailleurs reçu le prix Nobel de littérature en 1911. Il existe bien, en Wallonie, quelques auteurs francophones : le poète et moraliste Octave Pirmez, ainsi que le juriste et romancier Edmond Picard en sont de bons exemples. Mais ils n’arrivent pas à la cheville des auteurs évoqués ci-dessus.

Voyez-vous une explication à cela ?

De toute évidence, la proximité de la France et la domination de la culture française inhibent les  » vrais  » francophones. Ce complexe du  » petit  » voisin va subsister jusqu’à la moitié du xxe siècle. Beaucoup d’écrivains belges francophones vont camper leurs histoires dans des villes non identifiées, dont on se doute qu’elles sont belges, mais qui pourraient tout aussi bien se trouver au nord de la France, en Allemagne ou en Suisse. Plus tard, un débat agitera le petit monde des écrivains francophones sur la question de savoir s’il convenait de parler d' » écrivains belges de langue française  » ou d’  » écrivains français de Belgique « . Eloquent… Mais la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. La Belgique est née d’un état d’esprit particulier, d’une volonté de révolte et d’un désir d’affirmation autant que de complexes. Ses fondateurs l’ont conçue comme un Etat francophone et bourgeois, à la recherche d’un délicat équilibre entre l’Eglise et la société civile. Mais, très vite, ils ont dû faire de la place à des représentants du mouvement flamand, d’une part, et à des représentants du monde ouvrier, de l’autre. Très vite aussi, le pays, désireux de s’affranchir du joug hollandais et de se construire une identité propre, s’est trouvé coincé sous l’ombre culturelle du grand voisin français. Et ce complexe des Belges francophones s’est ajouté à celui des Flamands qui, pendant longtemps et exception faite de quelques illustres défenseurs du néerlandais, ont admiré autant que maudit la culture française. Ces nuances, ces clivages, cette dualité, cette complexité ont marqué toute l’histoire de la Belgique, depuis 1830 jusqu’à nos jours.

Ce  » sentiment national « , qui s’exprime avec sublimation par la peinture au milieu du xixe siècle, et qui sera aussi le fait de l’historien Henri Pirenne dans son Histoire de Belgique, au début du siècle passé, ne tardera pas à voler en éclats…

Dès la Première Guerre mondiale et la  » Flamenpolitik  » mise en £uvre par l’occupant allemand, cette image d’unité va se fissurer. On sent bien, à ce moment, qu’elle n’est qu’illusion. Après la guerre, évidemment, les Belges célébreront l' » unité  » retrouvée autour de la figure du roi Albert Ier. Mais c’est un leurre. Entre les deux guerres, les mouvements flamand et wallon vont tous les deux s’affirmer. Durant la Seconde Guerre mondiale, le fossé va se creuser : une partie importante du mouvement flamand collabore avec l’Allemagne nazie, tandis que le mouvement wallon est francophile. Après une brève accalmie et une réconciliation nationale de façade au lendemain de la guerre, la Question royale va définitivement diviser les opinions publiques du nord et du sud du pays. Le pays s’affronte autour de la personnalité de Léopold III. Ce conflit contient, en condensé, tous les problèmes politico-culturels de l’Etat belge. Il révèle la division entre les mondes catholique et anticlérical, les antagonismes entre Flamands et Wallons, et l’opposition entre la bourgeoisie et la classe ouvrière : en effet, ce sont surtout les ouvriers, craignant le retour d’un régime fort, qui manifestent contre le retour de Léopold III. L’histoire de la Belgique n’a été faite que de cela…

Quand les identités flamande et francophone vont-elles plus franchement s’exprimer ?

Hugo Claus, avec son livre Het Verdriet van België ( Le Chagrin des Belges) (1983), est une magnifique affirmation de la culture flamande. Cette évolution a été amorcée, plus tôt, dans la législation linguistique : en 1932, une nouvelle législation reconnaît et favorise à la fois l’unilinguisme en Flandre et en Wallonie. Il s’agit là d’un véritable tournant. Pour ce qui est des Belges francophones, on citera le poète surréaliste montois Fernand Dumont, mort en 1945 dans un camp de concentration et auteur, notamment, de La Dialectique du hasard au service du désir. Le poète et romancier Conrad Detrez, né en 1937, a lui aussi laissé une belle £uvre, mettant notamment en scène les grèves de 1960. Pierre Mertens, né en 1939, a produit de grands livres, où s’exprime toute la complexité de la Belgique. Et que dire de Hergé ? Et de Simenon ? Tous les deux se situent très à droite sur l’échiquier politique. Au lendemain de la guerre, le collaborateur belge Robert Poulet, par ailleurs journaliste et écrivain francophone, dira d’Hergé qu’il aura été  » la providence des collaborateurs « . La justice ne fera cependant pas trop d’ennuis au célèbre créateur de bandes dessinées : on ne met pas Tintin ni son père en prison… Ces dernières décennies, le nombre des auteurs belges francophones a explosé :  » En France, aujourd’hui, un écrivain français sur deux est belge « , a écrit un jour Jean-Jacques Brochier, ancien rédacteur en chef du Magazine littéraire. On verra ceux que la postérité retiendra. Deux auteurs belges, François Weyergans et Jean-Philippe Toussaint, viennent d’être récompensés respectivement du prix Goncourt et du prix Médicis, des prix français prestigieux. Mais on parle bien, là, de  » littérature française  » : les auteurs belges de renom publient le plus souvent en France, même si le secteur de l’édition belge fait preuve, ces dernières années, d’une grande vitalité. Mais le complexe culturel des francophones vis-à-vis de la France est encore palpable dans bien des domaines, notamment dans ceux de l’enseignement et des médias. On envie l’enseignement français, les hautes écoles qui forment à l’art de la dialectique. Beaucoup d’intellectuels francophones préfèrent la lecture d’un quotidien français à celle d’un journal belge francophone. Et les enjeux politiques français apparaissent souvent plus enthousiasmants que le  » poto-poto  » belgo-belge…

Comment vous sentez-vous en Belgique, dans ce pays dont vous commentez inlassablement les évolutions, les craquements, les ambiguïtés ?

Vivre en Belgique ne me déplaît pas. Pour une série de raisons, dont certaines très pragmatiques. Par exemple, on y est généralement bien soigné : une sécurité sociale efficace, cela compte beaucoup… Cet Etat a ses limites et ses mérites. Parmi ceux-ci, il en est un qui me semble très important : jusqu’à présent, tous les problèmes difficiles se sont réglés de manière pacifique ou, en tout cas, sans déferlement de violence. On ne peut pas en dire autant de la France, notamment, qui n’hésite pourtant jamais à vanter ses valeurs républicaines et sur laquelle nous posons souvent un regard envieux ! Bien sûr, la société belge a été traversée par de vrais antagonismes, depuis 1830, mais elle n’a pas connu de vraies ruptures : elle s’est transformée par adaptations progressives. Elle a dû accepter de perdre son statut de puissance coloniale. Ensuite, elle s’est attelée à la construction européenne, ce qui s’est révélé être une entreprise ardue. Enfin, l’Etat unitaire s’est transformé en système fédéral complexe. Et tout cela sans effusion de sang.

Pensez-vous qu’elle existera toujours, dans quelques années ?

Le destin des pays européens est lié à celui de l’Europe. Or on ne sait pas très bien où va l’Europe. Je crois cependant qu’il n’y a pas de retour en arrière possible : la Catalogne et la Bavière illustrent sans doute une évolution inéluctable. Ces composantes prospères d’Etats aux structures complexes revendiquent leur identité et davantage d’autonomie. La Flandre leur ressemble. Il est trop tôt pour parler d’Europe des Régions, mais la question est de savoir jusqu’où les Etats vont accepter d’intégrer ces revendications identitaires. Bien des évolutions sont encore possibles. Souvenez-vous : au moment de la création de l’Etat belge, il y avait 5 ministères, dits d' » autorité  » : ceux de l’Intérieur, de la Justice, de la Guerre, des Affaires étrangères et des Finances. Ensuite, l’Etat est devenu plus interventionniste. Maintenant, il réduit de nouveau ses champs d’intervention. Tout cela est donc variable dans le temps. L’Europe peut très bien revêtir le visage d’une puissance interétatique, organisant les relations entre des Etats beaucoup plus faibles que par le passé. Beaucoup d’aménagements sont encore possibles…

Entretien : Isabelle Philippon

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