Tout sur Eva Joly

L’affaire Elf a imposé l’image de la juge intrépide. Mais qui est vraiment la possible candidate à la prochaine présidentielle française ? Regards sur un personnage plus contrasté qu’il n’y paraît.

Un jour, un grand avocat parisien, dans le luxe discret d’un bureau bourgeois, l’a prise en défaut de culture. Il lui a parlé d’un roman de Victor Hugo, Claude Gueux, plaidoyer contre la peine de mort, qu’elle n’avait jamais lu. En un instant, Eva Joly s’est trouvée anéantie. En un instant, elle est revenue au début du voyage, il y a quarante ans, lorsqu’elle s’appelait encore Gro Farseth, apprenait le français (dont elle ne parlait pas un mot), et découvrait les subtilités du mépris social propre aux familles aisées. Fille d’un artisan tailleur norvégien, issue d’une famille qui n’avait pas les commodités mais un simple seau à l’étage, la future Eva Joly n’en était alors qu’au début de sa mue.

Aujourd’hui, elle parle un français parfait, elle a tenu tête aux puissants (voir pages 76 et 77), et continue à défier le pouvoir. Elle a une personnalité forte, un ego qu’elle revendique, un sens aigu de ses intérêts et une grande idée de sa valeur. Il n’empêche : ce monde-là n’est pas le sien, et aucun apprentissage ne lui en donnera jamais l’aisance, ni l’évidence des codes. La raideur d’Eva Joly, sa froideur sont autant de carapaces qu’elle a fabriquées pour parer à sa propre fragilité : au milieu d’eux, ne jamais montrer qu’elle n’en est pas.

Depuis deux ans qu’elle pratique la politique, le doute l’a souvent glacée -être prise en défaut, ne pas comprendre le jeu. Le 8 novembre, sur France 2, ce doute a tétanisé Eva Joly, l’une des invitées de l’émission Mots croisés.  » J’ai sous-estimé la difficulté « , confie-t-elle un peu plus tard au JDD, pour justifier une prestation calamiteuse. Face à des professionnels de la politique, ce soir-là, malgré des heures à lire ses notes pour se préparer, elle n’a pas pu contrôler ses angoisses :  » en milieu hostile « , comme elle le qualifie elle-même, elle a lâché.

Imposer la candidature d’Eva Joly : c’est l’enjeu majeur des prochains mois, au menu des déjeuners prévus avec ses troupes, alors qu’elle revendique de représenter les écologistes à l’élection présidentielle. Ecarter toute autre éventualité, dont l’hypothèse Nicolas Hulot – depuis peu, l’animateur de l’émission Ushuaïa répète, en effet, qu’il n’exclut pas de se lancer dans la bataille de 2012.

La fusion des Verts et d’Europe Ecologie, le 13 novembre, devait dégager le chemin d’une candidature Joly. Mais la piètre démonstration télévisuelle de l’ex-magistrate a surtout permis aux voix les plus critiques de s’exprimer. Eva Joly a beau avaler les notes des groupes d’experts qu’elle a constitués, s’imprégner des réflexions des quelques personnes auxquelles elle fait confiance, elle vient de montrer qu’il n’est pas si facile d’être forte dans un environnement étranger. Femme irréductible, forgée dans l’épreuve, elle a gardé l’âme d’une jeune immigrée, éternellement  » déclassée « , en quête éperdue d’une reconnaissance sociale. Elle est consciente que son image d’autorité est sa marque de fabrique médiatique, mais qu’elle doit aller au-delà pour porter un message politique. Jusqu’à présent, elle savait ce que tout le monde raconte : une campagne présidentielle, c’est un combat de chaque jour. Désormais, elle a commencé à le comprendre.

ÉLISE KARLIN

ELLE A GARDÉ L’ÂME D’UNE IMMIGRÉE, ÉTERNELLEMENT  » DÉCLASSÉE « 

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