Tout feu tout flamme

En pleine mue, la Comédie Claude Volter change d’esprit avant de changer de peau. Avec une douce audace. Premier signe : un Misanthrope moderne et grave

Le Misanthrope, à la Comédie Claude Volter, à Bruxelles, jusqu’au 20 février. Tél. : 02 762 09 63.

A priori, rien n’a bougé. Les dorures et les lustres trop clinquants, le vert morose des murs, le velours carmin des fauteuils… Excepté les toiles pompeuses style xviie dont on a soulagé le grand hall, tout est resté en l’état. On a l’impression qu’on va croiser Claude Volter, son £il canaille, son sourire affable, ses manières un peu emphatiques. On se prépare à déglutir une flûte de mousseux à l’entracte. On s’attend à un spectacle rigoureux mais convenu. Rien n’a changé, en apparence. Et pourtant, le théâtre de Woluwe-Saint-Pierre, orphelin de son fondateur, a pris un sérieux coup de jeune. Une tornade a soufflé sur le Chant d’Oiseau. La Comédie Claude Volter paraît toute ébaubie, comme une vieille fille qui retrouve ses émois pubères, après qu’un cuistre lui a mis la main aux fesses, et qui en redemande. Même le public a déjà rajeuni.

C’est que Philippe Volter, le  » fils de « , a pris la relève, aux côtés du pilier Michel de Warzée. Le nouveau directeur artistique des lieux a importé sa fougue et son talent de Paris, où il faisait carrière. Il propose d’emblée un Misanthrope de Molière ébouriffant, contemporain, pénétrant. Il a choisi de situer l’action dans le style Art déco des années 1930. Les cheveux des femmes sont coupés à la garçonne. Leurs robes, échancrées dans le dos, remontent jusqu’en dessous des genoux. Les hommes, la crinière gominée, sont affublés en dandys machistes. Ils narguent narquoisement leurs proies féminines qui se jouent faussement d’eux. La frivolité à la fois exquise et détestable de cette époque n’a finalement rien d’anachronique avec la tartuferie du xviie siècle de Molière. On retrouve la même flagornerie, la même vanité, les mêmes mondanités ridicules. La nature humaine semble immuable.

Philippe Volter révèle toute la modernité de Molière, dans une mise en scène – une première pour le comédien – d’une exigence et d’une précision artistiques rares. Rien n’est laissé au hasard sur le plateau. Chaque regard croisé, chaque sourcil relevé, chaque moue des lèvres paraît avoir été minutieusement incrusté dans la valse des personnages. Ils sont onze sur scène. Le tableau est impressionnant. Philippe Volter a lui-même veillé au casting qui ne souffre aucune faille. Dans le rôle de Célimène, Roxane de Limelette campe, avec aplomb et délicatesse, une délicieuse séductrice, avide de regards enamourés, qui, veuve à 20 ans, attend tout de la vie. Philippe Résimont rend généreusement à Alceste la plénitude de son caractère atrabilaire et possessif, de sa fragilité surtout, due à un intransigeant besoin d’amour. Dans les guêtres opulentes d’Oronte, Michel de Warzée récite son piètre sonnet, avec juste ce qu’il faut de ridicule, entraînant sobrement son personnage dans une triste décadence. Tous les autres, Micheline Goethals, Laurence d’Amélio, Yves Claessens, Philippe Allard, Michel Kartchevsky…, sont du même acabit, sensibles, diaboliques, tragiques. Un régal !

C’est donc un démarrage en trombe pour la Comédie Volter nouvelle qui, sans tout révolutionner, joue tout de même résolument l’ouverture, puisqu’elle invite Philippe Sireuil à monter, au mois de mars, Le Récit de la servante Zerline, de Hermann Broch. Par ailleurs, s’il bénéficie d’un esprit rafraîchi, le théâtre attend maintenant de faire peau neuve. Les travaux entamés l’été dernier auraient dû être terminés depuis belle lurette. Mais les deniers communaux n’ont pas suivi. Philippe Volter en est agacé et fustige les arcanes de l’administration.  » Une partie des travaux ont été réalisés, pour un budget de 400 000 euros, tempère le codirecteur de Warzée. Nous avons enfin l’eau courante ! Et des douches dans les loges ! Il reste à conformer le bâtiment aux normes actuelles des pompiers, à rafraîchir les murs, à construire une nouvelle régie, à élargir le plateau. La commune a été contrainte de lancer une nouvelle adjudication, en raison d’un dépassement de budget par le premier entrepreneur. Bref, tout cela prend du temps…  » Les travaux reprendront cet été. Rome ne s’est pas faite en un jour.

Thierry Denoël

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